Par Gilles Daigneault

Graff a vingt ans, cette année, et, pas plus que celle d'un individu normal, son histoire n'est simple. On a même tendance à penser quil y a deux histoires de Graff: l'ancienne et la nouveUe. En effet, les nostalgiques de l'Atelier Libre 848 ne sy retrouvent guère dans l'atmosphère feutrée de la galerie actuelle dont les jeunes visiteurs, de leur côté, ne connaissent à peu près rien des espiègles origines. Et pourtant, à y regarder de plus près, il n'y a jamais eu vraiment de rupture chez Graff, en tout cas pas plus que dans l'ajrt québécois au cours de la même période.

Toute cette aventure vient nous rappelerque ce sont les individus qui font les institutions, et très rarement l'inverse. Autant il a fallu un Albert Dumouchel pour qu'une simple section de l'Institut des Arts Graphiques se métamorphose en un atelier créateur où allait prendre naissance l'histoire de notre gravure, autant il fallait un Pierre Ayot, en 1966, à l'origine de Graff (comme, deux ans plus tôt, un Richard Lacroix pour que naisse l'Atelier Libre de Recherches Graphiques). Du reste, les trois phénomènes ne sont pas indépendants; Ayot et Lacroix étaient tous deux issus directement de l'enseignement de Dumouchel. L'ennui, c'est que le père de la gravure québécoise n'est jamais devenu grand-père...

Si l'arrivée de Graff sur la scène montréalaise est tributaire de l'engouement de la fin des années soixante pour la gravure, on doit reconnaître que le nouvel atelier a imprimé à la discipline ses propres couleurs, cette bonne humeur, volontiers truculente, qui a vite rendu célèbres les vernissages, lancements et autres manifestations de la maison. Au fond, on y prolongeait - en l'accentuant - l'atmosphère un peu magique de l'atelier de Dumouchel, et on ny travaillait pas moins sérieusement. Bien au contraire.

Peu de temps après, en 1973, la production de Graff était exposée au Centre Culturel Canadien de Paris. Dans le pittoresque catalogue (très Graff!) qui accompagnait les oeuvres, le critique Normand Thériault expliquait brièvement aux Parisiens que Graff c'était aussi un état d'esprit. « Dire Graff en pensant seulement gravure, écrivait-il, serait donc faire une erreur. » A l'époque, il ne croyait pas si bien dire!

C'est que l'épopée montréalaise de la gravure fut aussi courte que brillante. Ses meilleurs praticiens se tournèrent bientôt vers d'autres disciplines et, dans l'ensemble, la gravure se mit à marquer le pas. L'Atelier Libre de Recherches Graphiques, situé dans le Vieux Montréal des flâneurs et des touristes, s'en accommoda assez bien; mais on n'allait pas tarder à s'apercevoir que le destin de Graff n'était pas indissolublement lié à celui de la gravure qui sortait de ses presses.

Car ce n'est pas exclusivement en tant que graveurs qu'Ayot, Michel Leclair ou Robert Wolfe, entre autres, étaient des artistes passionnants. Cela n'avait été pour Graff qu'affaire de conjoncture. D'autre part, il fallait songer à mieux diffuser toute cette production à laquelle on croyait de plus en plus à mesure qu'on affinait l'écurie.

Graff mit alors sur pied une politique régulière d'expositions temporaires. Il ne s'agissait pas de cesser d'être un atelier de gravure, mais de mettre une sourdine à cette activité au profit de celle de la galerie. D'ailleurs, on peut dire que les premières vraies expositions de Graff - en commençant par celle de Michel Leclair, en septembre 1977 - seront les dernières bonnes manifestations de gravure que connaîtra Montréal.

Pour cela, bien sûr, il avait fallu agrandir les aires d'exposition et déménager les presses aux étages supérieurs où ceux qui le désiraient toujours pouvaient travailler plus à l'aise que jamais. Et, dès lors, tout se passa très vite pour la galerie, comme cela s'était produit pour l'atelier de gravure à ses débuts. Graff devint rapidement un des lieux les plus dynamiques en ville. Les nouveaux espaces, qu'on n'en finissait pas d'améliorer, stimulaient les artistes dont la qualité, en retour, incitait la direction - assurée par Madeleine Forcier depuis qu'Ayot avait pris le parti de consacrer l'essentiel de ses énergies à ses recherches personnelles - à relever de nouveaux défis.

Autour d'un noyau formé des meilleurs de ses vieux routiers recyclés en peinture, Graff sut se construire une équipe remarquablement douée et équilibrée. On y vit de brillants représentants de la génération montante, comme Raymond Lavoie ou Monique Régimbald-Zeiber, côtoyer un monument comme Claude Tousignant ou encore d'anciens graveurs de l'atelier, comme Luc Béland ou Lucio de Heusch dont l'oeuvre avait connu un développement analogue à celui de la maison. Et, le malheur des uns faisant parfois le bonheur des autres, Graff profita de la fermeture d'importantes galeries montréalaises pour s'adjoindre des artistes libérés, comme Alain Laframboise ou Louise Robert.

En même temps, la programmation était truffée d'expositions d'artistes étrangers, histoire de permettre aux visiteurs qui ne sortaient pas du pays de confronter les propositions de vedettes internationales avec celles des vedettes locales (en attendant que ces dernières puissent, à leur tour, se manifester ailleurs). On se rappelle, par exemple, les solides accrochages de l'architecte italien Alberto Sartoris, de l'artiste multidisciplinaire new-yorkais Charlemagne Palestine et, plus récemment, des Français Georges Rousse et Gérard Titus-Carmel qui donnent une idée de l'ampleur et du calibre des prélèvements de Graff sur la production extérieure contemporaine.

En somme, la galerie - qui défendait les couleurs de l'art québécois à la Foire de Bâle pour la troisième fois, le printemps dernier - témoigne dUne belle continuité et d'une maturité certaine en regard de l'atelier de gravure auquel elle confère rétrospectivement une pertinence accrue. Dans le monde des arts visuels, les histoires qui durent deux décennies sans déchoir ne sont pas monnaie courante et, du haut de ses trente années d'existence, Vie des Arts est heureuse de souhaiter bonne fête à une institution dont elle a suivi la progression avec une sollicitude constante,...presque maternelle.

Le Musée d'Art Contemporain, de Montréal, consacrera une importante rétrospective à Graff, intitulée Graff 1966-1986, et sera présentée du 20 novembre 1986 au 15 février 1987.

Gilles Daigneault est critique d'art et membre de l'Association Internationale des Critiques d'Art. Il est également responsable de la section des arts visuels au journal Le Devoir, ainsi qu'à la radio de Radio-Canada.

Vie des Art, n° 124, automne 1986, pp 17-20
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