Par Denys Morisset

 
Bien malin qui dira où se situe Dallaire dans l'art canadien contemporain. Je retourne les données du problème depuis quelques jours et me rends compte qu'il faudrait tout d'abord faire le partage des réalités et des souhaits - et redéfinir la plupart des éléments qui entrent dans la fabrication de cette notion à mon goût excessive : art canadien contemporain. Je laisse cette tâche aux amateurs.

Notons seulement que le besoin de définir un art national ou d'en cerner convenablement quelque partie peut venir de raisons bien différentes, situées, l'une au niveau de l'organisation des connaissances acquises, l'autre à celui des désirs obscurs, avouables ou non, d'une communauté qui se cherche. S'il s'agit d'une école d'art passée, dont la production est suffisamment connue et classée, la discussion se fera autour des éléments qui composent un système intellectuel quasi fermé.

On remettra pusieurs ceuvres à leur place, on ajoutera à l'ensemble quelques découvertes dont la place est généralement prévue, on se fera des querelles de mots-à la suite de quoi on bâtira des manuels, plus ou moins intéressants ou excellents : but atteint. (On peut toujours s'amuser à évaluer le pourcentage "espagnol" chez Picasso ou Gris, ce qui, pourcertains, change le poids de l'école de Paris: plaisir délicat dont les Espagnols que j'ai connus abusaient un peu, mais quoi ? si le vieux Pablo était né par hasard à Natashquan, on en parlerait aujourd'hui jusqu'en Patagonie. Le jeu n'est pas sans intérêt et nous apporte parfois de magnifiques surprises.)

Mais lorsqu'on s'attaque à la production contemporaine, dont on ignore une bonne partie (qui sait ? la meilleure peut-être ?) et qu'on essaie de faire entrer les morceaux dans un cadre préétabli il y en a toujours plusieurs qui restent sur la table, étrangers au système, inutilisables. Ceux qui se rebellent, qui clament leur dissention ou leur opposition se rapprochent malgré tout des mouvements bien reconnus, ne serait-ce que par antithèse : tôt ou tard, ils participent à ce qu'une perspective plus éloignée nous dévoile de l'ensemble.

Alors que les corps étrangers, tel Dallaire. font le chagrin des classificateurs. A moins que l'on ne se satisfasse d'une définition purement géographique-art canadien contemporain : art fait au Canada, maintenant par n'importe qui - , définition dont l'utilité ne dépasse pas le commissariat de police, je prétends que l'art canadien contemporain n'est encore ni défini ni définissable. D'ailleurs, arriverions-nous à certaines approximations, elles ne serviraient de rien. Une fois trouvé le dénominateur commun sous lequel on pourra rassembler un assez grand nombre d'artistes pour que l'affaire ait quelque apparence de sérieux, on s'apercevra que les meilleurs n'y entrent pas.

Il y a quelques années, j'avais ébauché l'attitude qui est la mienne à ce sujet, en disant ici même à Claude Picher que le problème n'avait pour moi aucun intérêt "réel". A ce moment. Claude Picher pouvait encore définir ce côté "canadien" de l'art par le froid, l'étendue vide et la vie dure. C'était plutôt naïf, mais il y avait un minimum de mots à la mode et quelques apparences pour appuyer cette vue. Lorsqu'il interdisait le soleil et les tons chauds aux peintres canadiens, prétendant qu'ils appartenaient de droit à Bonnard. à Matisse ou à tout peintre vivant au bord de la Méditerranée, il y mettait évidemment la mauvaise foi que je lui connais, - mais cela pouvait, sinon se défendre, tout au moins faire une bonne discussion. Aujourd'hui, non.

Et ce n'est ni par le chaud ni par le froid, ni par l'anecdote ni par son absence, ni par le métier, ni par la tradition, qu'elle soit "morte ou ressuscitée", comme dit l'autre, qu'on arrivera à une définition raisonnable et utile. Quoi qu'il en soit, Dallaire restera en dehors, pour la raison bien simple qu'aucun élément important de son oeuvre ne colle à la réalité canadienne, définie de la façon que l'on voudra.

Dallaire ne s'identifiait à rien ni à personne. Il lui est arrivé de prendre des vêtements plus ou moins taillés à sa mesure : celui de l'Ecole, qui lui faisait mal, mais qu'il a su porter avec une dignité réelle et rare : celui de l'Office national du film, où il a péniblement consenti à illustrer "l'épopée canadienne" ; et quelques autres, qu'on lui a fait endosser de force . . .

Mais il restait solitaire, tributaire de maîtres qu'il s'était choisi à l'étranger, attachée un goût français de la peinture agréable, qui n'a rien de spécifiquement nord-américain . . .
Dirions-nous que Dallaire était un Français des colonies ? Mince.
A un moment où la société cherche à se définir, où l'intellectuel inquiet se tâte les racines, où un besoin maladif pousse le* Canadien français à considérer Massicotte comme un dessinateur de talent, j'ai plaisir à voir Dallaire séduire l'amateur et le critique sous de fausses représentations. C'est bien fait, Et ça ne fait que commencer.

On l'a écrit et on l'écrira encore : Dallaire a subi ce que les critiques nomment des influences. C'est si gros que même les critiques arrivent à les voir. Et quoi ? Lorsqu'on a dit que le peintre a emprunté à Lurçat, à Matisse, à Dali, que sais-je ? on n'a qu'à peine esquissé le déblaiement. Faut-il encore parler de tapisserie, (au cas où), du Moyen Age et de l'humour des titres qu'il collait à ses gouaches ? Hélas. Après avoir apposé les étiquettes nécessaires sans lesquelles le bon public ne s'y retrouverait pas, on néglige de regarder l'oeuvre. On a peur de la toucher, de la prendre dans ses mains, de la retourner. Sainte pudeur impuissante! Il y a tant d'artistes que nul ne songerait à violer, pour la seule raison qu'ils s'offrent et cela suffit à vous enlever tout appétit.

Dallaire avait-il l'intuition de l'important déchet que comporte sa production ? je ne sais. Rares sont les artistes qui peuvent tout garder et tout signer sans trop de ridicule. Et Dallaire n'était pas de ceux-là. Il vaut mieux, je crois, oublier ces oeuvres qu'il ne s'est pas résigné à détruire, et jouir sans trop de précautions de celles, nombreuses et magnifiques, qui font de Dallaire l'un des peintres les plus souriants de sa génération.

Quant à établir où il loge, entre Cosgrove et Borduas, Lyman et Riopelle (parlons-nous d'art canadien ?) Comfort et Mousseau {parlons-nous d'art ?) - la question me paraît incongrue.

Vie des Arts, n° 45, hiver 1967, pp 32-39
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À lire:
Le Cadet Rousselle de Jean Dallaire(lien externe)
par Marc St-Pierre, sur le site de l'ONF.

À visionner sans faute!
Le film "Félix Leclerc chante Cadet Rousselle"(lien externe)
réalisé par Daniel Frenette en 1989, à partir des illustrations de Jean Dallaire en 1955 et d'un 78 tours de 1958 par Félix Leclerc.
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Denys Morisset, auteur de l'article était lui-même peintre à Québec. Son ami Pierre Bernier, mime, saltimbanque et longtemps réparateur de vélo sur la rue Saint-Jean a hérité de ses toiles.
"Vendre ou brûler? Des centaines de toiles de Denys Morisset doivent trouver preneurs - Des centaines de toiles laissées en héritage"(lien externe)
Par Elisabeth Ménard, Le Journal de Montréal, le 12 avril 2015.

Morisset... Mort ici: hommage atypique à un artiste non conformiste(lien externe)

Par Nadia Ross, Le Soleil, 19 décembre 2009

 

Homme à la mandoline
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Profil de Jean Dallaire dessiné par Edouard Fiset au camp de Saint-Denis (France) en 1941.
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Dallaire à Péone dans le sud de la France.
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Cadet Rousselle (II) No 3
Bande filmée exécutée alors que Dallaire était à l'Office national du film.
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Détail de panneau pour un projet destiné à l'aéroport de Gander.
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Au castel de la mer., 1953
Huile sur toile 20" x24" (50.8 x 61 cm)
Art Gallery of Toronto
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Daphné (Nu au croissant), 1949
Musée de la Province de Québec.
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L'amour du mensonge, 1950.
Gouache sur papier. 24½," x 20" (62.25 x 50.8 cm)
Collection particulière. Montréal.
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Femme à sa toilette, 1945
Aquarelle. 12¼" x 7¾" (32.75 x 19.4 cm)
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La moitié du monde rit de l'autre moitié, 1940
Gouache sur papier. 9" x 16" (24.15 x 40.65 cm)
Collection Edouard Fiset
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Un petit fou, 1960
Huile sur papier. 4¾" x 7¼" (12 x 18.75 cm)
Collection particulière.
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Femme au chapeau.
Huile, non signé.
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Femme au chapeau, 1957
Huile sur toile 34" x 36" (86,35 x 66 cm)
Collection particulière. Montréal
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Little Cat.
Gouache sur papier. 11½" x 8½" (29.2 x 21.6 cm)
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Huile sur papier
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