Comment I'eprit humain se rend-il le monde familier, afin de pouvoir l'habiter? Il bàtit par le langage la maison de l'Être, estime Heidegger, donnant la clé de l'œuvre qu'édifie Trevor Kiernander. Ses nouvelles toiles semblent conçues pour permettre à l'esprit de se surprendre dans ce travail de construction à même le langage pictural, comme au jugement de se suspendre dans un travail d'interprétation entre abstraction et figuration.

Tout ce qu'il faut faire pour faire un monde

On se laisse volontiers balancer dans ce va-et-vient, où les éléments formels ressortant d'une surface plane à même l'application de “couleurs en un certain ordre æssemblées” (Maurice Denis) oscillent indécidablement entre ces deux options. Kiernander offre l'occasion de jouer consciemment sur les deux tableaux: celui que peint la matérialité brute, immédiate et sensuelle des couches, marques et filets de peinture, et celui que dépeint l'association d'idées et de souvenirs aux formes qui en émergent furtivement. L'un et l'autre coexistent sur le même plan sans jamais coïncider entièrement, révélant plutôt ce jeu entre eux, auquel la conscience se laisse prendre pour en faire un monde.

C'est donc à une genèse que chacun des tableaux de cette exposition convie Ie spectateur à prendre une part active. Dans Ark, Il ne peut s'empêcher d'accoler I'idée de maison à la simple ligne verticale blanche qui monte et redescend via des angles syrnétriquement agencés pour suggérer un toit. De là à superposer, avec cette ligne, son sens d'habitation à la large tache jaune bombée au creux de vague d'une étendue bleue noyant le bas du tableau, il n'y a qu'un pas vite franchi à travers un déluge de pigments. Ce refuge du sens parmi l'empire des sens, bricolé en quelques lignes, est encore celui de Treebouse, où elles encadrent le bleu du ciel comme l'enfance apprivoise le vertige de l'espace entrevu de l'abri des branches.

De vagues souyenirs de telles impressions premières téléscopent spontanément l'expérience d'un pur jeu de formes. Loin des rigueurs d'un certain modernisme excluant toute allusion à un extérieur du tableau ou à d'autres moments que sa pleine présence, Kiernander y inclut le travail de la mémoire qui fait flotter la conscience entre des temps et des lieux différents. Leur coprésence se fait discrètement explicite dans Hover; un petit carré bleu et noir de ruban de masquage suffit à y faire fenêtre sur un ailleurs, au milieu d'une de ces forêts de filets liquides renversés qui changent en paysages des abstractions gestuelles.

Cette transmutation opère dans les deux sens lorsque ces fluides arborescences sont confrontées au tracé net de projections de photos de serres, décalqué d'un geste stylisé qui les tire de la référentialité vers l'abstrait, dans les deux tableaux désignés Untitled (Landscape) . Elles s'y frottent également, comme dans The Garden, à des polygones monochromes parfois déhanchés vers I'oblique, rappelant ceux qui peuplent l'espace transcendantal immaculé du suprématisme et du constructivisme, mais subvertis ici par des moirures, des brèches ou du ruban de masquage soulignant à gros traits leur matérialité artisanale.

De la présentation à l'évocation : entre figure et style

On retrouve l'équivalent peint en couleurs de ces minces lignes mêlé à la composition d'Abandoned, grande toile recouverte d'épanchements et d'écoulements semi{ransparents de beige et de blanc, campant I'arrière-plan et l'atmosphère d'un long nuage brunâtre, dont une extrémité vire pourtant athard edge d':un angle évasé. La. thé triltté le dispute à l'économie de moyens pour suggérer ainsi le toit de quelque petite maison dans une morne prairie digne d'Andrew Wyeth: inconscient hommage au peintre américain disparu au début de 2009, année où I'æuvre fut peinte.

Kiernander atteint ici la parfaite fusion du traitement éclectique des techniques picturales abstraites avec l'évocation poétique concrète de souvenirs ausi insistants qu'inconsistants, puisés dans le rëpertoire des références collectives et l'expérience de tout un chacun.

On mesure le chemin parcouru depuis Fallout, l'année précédente, où sont cités maints motifs architecturaux de Londres. L'artiste vient de terminer là-bas sa maîtrise en arts visuels au Goldsmiths' College. S'il a ramené certains tableaux de la capitale anglaise, la plupart de ceux de l'exposition To build a home ont été réalisés à Montréal durant le mois précédent.

Ils radicalisent Ia tendance à l'épuration d'une démarche centrée sur «le processus, le rapport entre la peinture et les marques sur la surface de la toile,, dont avait pu autrefois distraire la présence envahissante de figures sur fonds monochromes. Témoins de cette évolution, seuls des masques anonymes se dessinent encore en deux ou trois bouts de ruban noir sur des taches beiges.

Bio:
Né à Mississauga en Ontario en 1975, Trevor Kiernander exerce ses activités à Londres (Grande-Bretagne) et à Montréal (Canada).

Ses années de formation s'échelonnent de 1996 à 2010. Elles le conduisent du Sheridan College d'0akville (Ontario) à la Goldsmiths University de Londres où il vient d'obtenir une maîtrise, après être passé par l'Université Concordia pour y décrocher un baccalauréat en arts. ll a commencé à exposer ses æuvres en 2000 au Canada et en Angleterre en prenant part à une cinquantaine d'expositions collectives. ll compte une demi-douzaine d'expositions individuelles. Sa carrière est déjà jalonnée de quelques prix. Des collectionneurs voient en lui un artiste particulièrement prometteur. Trevor Kiernander est représenté par la galerie Art Mûr à Montréal et par la galerie Bearspace à Londres.

Trevor Kiernander
To Build A Home
Peintures
Du 1er mai au 19 juin 2010
Art Mûr
5826, rue Saint-Hubert
Montréal

Art Mûr(lien externe)

 
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Abandoned, 2009
Huile et acrylique sur toile, 104 x 152 cm
Crédit photo: Guy L'Heureux

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Untitled (Landscape), 2010
Huile, acrylique, fusain et ruban de masquage sur toile, 152 x 213 cm
Crédit photo: Guy L'Heureux

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Untitled, 2010
Huile et ruban de masquage sur toile, 183 x 152 cm
Crédit photo: Guy L'Heureux

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Fallout, 2008
Huile, acrylique et fusain sur toile, 165 x 183 cm
Crédit photo: Guy L'Heureux

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The Garden, 2009
Huile, acrylique, fusain et ruban isolant en vinyle sur toile, 214 x152 cm
Crédit photo : Guy L'Heureux

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Couverture du magazine Vie des Arts, n° 219, été 2010