Mais si la nature reprend ses droits sur le désert californien entretemps dénaturé, ce n’est pas sans y laisser flotter le mirage d’une Amérique perdue autour des années 1970, avec celui du paradis de plaisance artificiel plaqué alors sur les alluvions toxiques de l’industrie agricole, à la fois concentrés et diffusés par un assèchement précipité.

Leur miasme insistant, mêlé des relents d’une faune lacustre en décomposition, va parfois hanter au loin les riches citadins ayant abandonné le Salton Sea à son sort et aux laissés-pour-compte du rêve américain.

C’est sur l’écume grumeleuse et les flaques huileuses laissées par son ressac que s’attarde Hayeur dans un corpus de 93 œuvres, sondant dans tous les sens — littéral et métaphoriques — cette dépression sur la faille de San Andreas où l’on ne peut s’empêcher de songer qu’une part du continent sombrera tôt ou tard à son tour.

Comment en serait-il autrement avec les sécheresses que promet le réchauffement climatique, alors que tant de régions sèches dilapident  leurs  nappes  phréatiques  et  leurs
cours d’eau, y compris le mince filet qu’est devenu le fleuve Colorado, dont un épanchement plus ou moins «accidentel» est à l’origine de ce lac salé?Une vidéo méditative de 35 minutes, doublée d’un coffret de 60 clichés à feuilleter en plus des cinq qui sont encadrés, permet de prendre la mesure de la désolation annoncée, cauchemar ici réalisé.

La morne horizontalité des plans d’eau aux rivages souillés, des étendues sablonneuses ou craquelées, des inexplicables forêts de poteaux électriques autour de routes désertes, se répercute dans l’architecture d’aveugles bandes blafardes commune aux débits de boisson, aux églises évangéliques et aux maisons mobiles.

Elle trouve un contrepoint dramatique dans l’exploration d’intérieurs en ruines, encombrés d’un bric-à-brac en décomposition d’objets de consommation, aux murs ornés des commentaires sarcastiques ou déchirants de graffitistes et d’anciens occupants, soulignant l’effondrement simultané des rapports humains et des infrastructures dans un système contre-nature dont les slogans patriotiques couvrent mal les fractures.

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Isabelle Hayeur
Photographies et vidéo
Desert Shores (L’Amérique perdue)
Galerie Hugues Charbonneau
372, rue Ste-Catherine ouest Espace 308
Montréal
Du 3 septembre au 22 octobre 2016

Image
Isabelle Hayeur, Looking-back (série Desert Shores), 2015-2016, jet d’encre sur papier polyester, monté sur Dibond, édition de 3, 76 x 106,5 cm