D’entrée de jeu, le film Artistes femmes. À la force du pinceau de Manuelle Blanc entend prendre le contrepied de cette attitude en redonnant à une série de femmes peintres exceptionnelles ayant vécu entre le 16ème et le 20ème siècle la place qu’elles n’ont pas reçue, car l’histoire officielle les a oubliées. Somptueusement illustrées et commentées sobrement par des spécialistes, (dont Marie-Josèphe Bonnet), les différentes « maîtresses » peintres apparaissent les unes après les autres en révélant les aspects les plus intéressants de leur carrière et de leur personnalité.

À travers leurs histoires se dégage aussi l’évolution de la pensée sur l’art dans le monde occidental, étroitement liée à la conception des rôles attribués au sexe féminin. Si l’art est d’inspiration divine, son intermédiaire ne peut être que masculin. Aux hommes la création, aux femmes la procréation…À plusieurs reprises, certaines prises de position officielles font frémir le public! Que de principes et d’idées ces artistes n’ont-elles pas dû affronter, contourner, amadouer pour arriver à peindre, surtout lorsqu’elles n’étaient pas filles, femmes ou sœurs de peintres!

Certaines d’entre elles forceront les portes des académies. Le talent époustouflant de Sofonisba Anguissola (Italie, 16ème siècle) convainc sans peine qu’elle ait pu être une des artistes les plus connues de son époque après Titien et Michel-Ange. Son splendide autoportrait est un modèle de stratégie pour parler de soi comme sujet et objet à la fois : il deviendra un marqueur de l’autoportrait féminin pour les générations suivantes.

Première à oser peindre la Vierge, Anguissola sera l’une des rares femmes évoquées par G.Vasari, le critique d’art de l’époque. Viennent ensuite Artemisia Gentileschi dont les tableaux sont un véritable manifeste du pouvoir créateur féminin, Rosalba Carriera, pastelliste prodige qui cultive son réseau dans les Salons, Angelika Kauffmann qui aborde habilement le domaine réservé de la peinture d’histoire en choisissant des scènes consensuelles et contribuera à 27 ans à la fondation de la Royal Academy of Arts, Élisabeth Vigée-Lebrun, la battante, et sa rivale Adèle Labille-Guiard.

La figure transgressive de Rosa Bonheur et l’audace picturale de Berthe Morisot dérangent un dix-neuvième qui a serré la vis aux femmes: l’une choisit l’animal pour exprimer sa force vitale, l’autre (longtemps citée surtout comme modèle d’Edouard Manet) ose la dissolution des images et le travail sur la lumière avec un talent qui sera très tardivement récompensé. Le dernier chapitre, le Temps des Possibles, évoque au début du XXème siècles les luttes d’émancipation et les revendications des femmes qui s’incarnent, dans le domaine de l’art dans des figures comme Suzanne Valadon, Natalia Gontcharova, Gabrielle Münter, Hannah Höch dont l’histoire de l’art officielle parle si peu.

Les conclusions finales apportées par les experts sont mitigées : il y a progrès puisque les femmes ont gagné au bout de quatre siècles leur place dans le monde de l’art, puisque des recherches approfondies permettent dans de nombreux cas de réattribuer aujourd’hui des œuvres à des femmes, mais l’histoire de l’art actuelle reste «  lacunaire et peu représentative d’une réalité beaucoup plus diverse de la création ».

Si le film n’apporte pas de point de vue féministe nouveau sur la question (et ne fait, chose étonnante, aucune allusion aux études percutantes consacrées aux femmes artistes en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne), il captive et invite à en savoir plus sur ces artistes; il appelle à des changements, à intégrer l’idée que depuis toujours de nombreuses femmes ont peint, avec un talent égal à celui des hommes, même si ni les collections des musées ni les anthologies de l’art en général ne rendent compte de cette réalité.

Les expositions consacrées aux femmes photographes sont rares, en dehors des quelques stars internationales. Se questionnant sur les raisons pour lesquelles il y a tant de femmes photographes qui restent inconnues, Objectifs Femmes donne la parole à quatre experts - Marta Gili, Michel Poivert, Marie Robert, Abigail Solomon Godeau – et à quatre photographes renommées : Jane Evelyn Atwood, Sarah Moon, Dorothée Smith et Christine Spengler.

Opérant un va-et-vient entre le travail des pionnières, qui a débuté en 1839 lorsque la photographie devient accessible, et la pratique contemporaine, le film aborde une série d’enjeux cruciaux pour comprendre la marginalisation toujours actuelle des femmes photographes, tout en se demandant s’il existe une manière d’appréhender le monde qui serait typiquement féminine. Les points de vue apportés par des photographes contemporaines au sujet de la production des femmes photographes du passé, envers qui elles se sentent souvent redevables, est particulièrement intéressant.

Une part belle est faite aux débuts de la photographie qui a pu se dérouler sous des auspices féminins dès 1839 parce que le médium n’est pas considéré comme de l’art à part entière et qu’aucune figure tutélaire masculine ne pèse encore sur sa pratique : les femmes s’en emparent donc avec enthousiasme, comme l’a fort bien démontré tout récemment la remarquable exposition Qui a peur des femmes photographes ? du Musée d’Orsay à Paris. Si Julia Margaret Cameron, seule pionnière qui n’a jamais été oubliée par l’histoire, n’a jamais cessé de fasciner c’est qu’elle s’est avérée dès ses débuts une artiste au sens accompli du terme, osant innover (utilisant à dessein le flou) et créer un univers particulier.

D’étonnantes photos de travestissement (Alice Austen et beaucoup d’autres) traduisent un intérêt précoce pour la photographie comme métaphore de la quête de soi et de la recherche du corps autre. Richement documentées, les explorations de La Castiglione constituent un cas unique du modèle-artiste : elle se fait photographier en orchestrant le moindre détail de son image.

L’entre-deux-guerres retient particulièrement l’attention du film : elle constitue un âge d’or pour les femmes photographes: Levenson, Käsebier, Cunningham, Besnyo, Jacobi, Gisèle Freund, Ilse Bing : nombreuses sont les femmes qui font de la photographie une profession à part entière et un moyen d’expression personnelle et d’autonomie sociale. Voir autant d’images d’un tel niveau esthétique donne presque le vertige.

Les interventions des quatre experts sont éclairantes et contribuent à clarifier le contexte social et politique. Elles invitent également à poursuivre le travail de mise en valeur des femmes photographes. Réalisés dans le même esprit (la co-réalisatrice d’Objectifs femmes, Julie Martinovic, a assuré le montage de l’autre film), parfois empreints d’une pointe d’humour, les deux films se complètent et laissent espérer que le même duo de réalisatrices se verra confier la réalisation d’une suite.

Artistes Femmes À la force du pinceau (France, 2015), Manuelle Blanc, 53 min.
Objectifs Femmes (France, 2015), Manuelle Blanc et Julie Martinovic, 52 min.
Dimanche 26 mars 2017
Musée des beaux-arts de Montréal

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Artiste Femmes