Des œuvres comme celles-là exigent présence et participation.
    À commencer par celles du corps. Regarder de loin. S’approcher. Laisser courir le regard à sa guise, d’un côté, puis de l’autre. En haut, en bas, de travers. Suivre une surface, un motif, jusqu’à la rupture, inévitable. Examiner une aspérité. S'éloigner pour embrasser le tout d’un regard renouvelé, informé de mille détails qui nous échappaient auparavant, et qui constituent autant d’indices dans notre (en)quête.
    Laisser les sens absorber, s’imprégner du tout.
    Revenir sur un fragment qui réclame notre attention plus bruyamment que les autres. Tendre l’oreille. S’éloigner de nouveau. Se laisser charmer par un détail incongru, attirer par un contraste insolite.
    S’arracher – à regret, et parce que le temps nous est compté, toujours – pour passer à la scène suivante, qui nous réserve une nouvelle proposition, à coup sûr étonnamment similaire et divergente, et un nouveau questionnement, qui donnera peut-être naissance à une nouvelle lecture.
    Improviser, ce faisant, une chorégraphie qui représente un échantillon infinitésimal de celles exécutées par l’artiste au cours de la création.
    Et s’interroger, sans cesse : par quel mystérieux jeu d’équilibre Garneau réussit-il à conjuguer et harmoniser ainsi, en un tout qui fait sens, des forces aussi distinctes, aussi clairement opposées ? Quelle est donc la source de ce sens que les sens pressentent, mais que l’esprit ne sait pas saisir ?

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« Marc Garneau, une trajectoire – œuvres choisies 1985-2015 », exposition présentée d'abord au 1700 La Poste, fin 2015, puis à la Galerie d’art de l’Université de Sherbrooke du 10 janvier au 18 février 2017, nous donnait l'occasion rare d'admirer les principaux jalons d’un parcours de trois décennies, marqué au sceau d’un langage plastique singulier, à l'identité clairement affirmée, où cohérence et cohésion embrassent de constantes ruptures.

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Nos écrans satinés – tout comme nos revues, d'ailleurs – projettent des images lisses, toujours bien cadrées, que nous observons à partir d’un point de vue invariable. Nulle vue de côté, aucune approche de biais, et zéro profondeur : on reste en surface.
    Or des œuvres comme celles de Marc Garneau – parcourues de reliefs et de rugosités, de creux, de sutures et de cicatrices, d'inégalités, de saillies, de textures, de fractures et de factures diverses – se montrent radicalement réfractaires au numérique, dont elles refusent de franchir le seuil, quelle que soit la résolution de l'appareil ou du photographe.
    Pour faire l’expérience de cette distance et mesurer le gouffre entre le réel et son image, aussi soignée fût-elle, il suffit de feuilleter un catalogue d’exposition en présence des œuvres. Ou encore d’essayer de saisir en photo ce qu’elles offrent d’unique. Peine perdue !
    Bien sûr, nos écrans scintillants nous renseignent et nous divertissent, et ils sont des moyens de production et d’échange appréciables. Reste à reconnaître leurs limites, avant qu’elles ne deviennent les nôtres.
    Voilà pourquoi il est bon, de temps en temps, de mettre un pied devant l’autre et de nous confronter au réel. À des œuvres, par exemple, qui nous interpellent et nous mettent au défi de les admirer, voire de les aimer, alors même qu’elles nous résistent et nous échappent.

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À la fois nette et insaisissable, la marque – la musique, presque – de Garneau s'impose avec une autorité incontestable dans chaque pièce, chaque production.
    Ainsi, Rituel (1995) réunit entre autres papier, charbon, toile et bois brûlés, écorchures, aplats et rugosités. Hiératique, l’ensemble produit un effet dramatique indéniable. Les bois brûlés, notamment, recèlent et révèlent une puissance, voire une violence qui effraie et fascine à la fois. Est-ce la marque du feu, ce feu que l’artiste soumet en virtuose à ses desseins pour lui faire esquisser les secrets perdus d’une mémoire primitive, enfouie dans la nuit des temps ?
    Tensions savamment orchestrées entre matières, formes et couleurs que tout oppose, forces antagonistes campées dans des équilibres précaires.
    Toiles rejetées, puis découpées et recollées sur d’autres pièces en cours, confrontations de matériaux – acrylique, fusain, papier, carton, contreplaqué, objets trouvés – contrastes de teintes et de textures, clairs-obscurs, abstraction, figuration : d'un tableau à l'autre, véritable metteur en scène, Garneau campe les oppositions, les déchirements.
    S’il fallait ici que le tout se résume à la somme des parties, ce serait le chaos.
    Or l'ensemble compose au contraire un tout puissant, qui nous interpelle avec vigueur. À quoi tient cette unité improbable ? Comment l'artiste arrive-t-il, sans les abolir, à harmoniser, à intégrer ces diversités au sein d'un tout dont la cohérence, source inépuisable d'étonnement, dépasse et transcende les divergences ?
    Quelle magie est donc à l’œuvre ici ? Nul – même pas l’artiste démiurge – ne le sait.
    Peu importe, au fond. D’abord, le plaisir des sens et des étonnements qui se répercutent à l’infini n’a pas à se justifier. Ensuite, l’essentiel relève de ce qui n'est pas dit. Par exemple, de cette intuition qu’il est possible, après tout et malgré tout, de mettre en équilibre et même en harmonie des énergies et des identités divergentes, voire farouchement antagonistes et opposées.
    Bien sûr, l’idée n’est pas nouvelle, mais à l’heure où les différences servent à créer des tensions qui menacent à tout moment de faire éclater notre monde en fragments irréconciliables, il est bon de la voir évoquée de manière aussi vivante et vibrante.

Jean-Pierre Le Grand

Articles connexes :

Marc Garneau : suivre la main qui cherche, Steve Bergeron, La Tribune, 27 janvier 2017(lien externe)
Lacerte art contemporain : Marc Garneau(lien externe)

L’exposition était accompagnée d’un catalogue illustré : « Marc Garneau: une trajectoire. Œuvres choisies 1985-2015 », sous la direction d'Isabelle de Mévius, textes de Laurier Lacroix et Ginette Michaud. Montréal : Les Éditions de Mévius, 2015.(lien externe) Prix : 45 $