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Dans ses installations et mises en scène, Kentridge combine le politique et le poétique. C’est évident dès ses premières œuvres, les films d’animation réalisés à partir des grands dessins au fusain qui l’ont rendu célèbre dès les années 1990, où il proposait une vision très personnelle du monde où il vivait (l’Afrique du Sud post-apartheid) en mélangeant des images des tensions politiques et sociales à des scènes oniriques et des souvenirs d’enfance.

Pour son hommage à Rome, œuvre de commande, Kentridge a puisé dans l’histoire ancienne et récente de la ville une centaine d’images emblématiques qu’il a agrandies et transformées par le dessin pour les apposer ensuite en une frise longue de 550 mètres sur les murs qui longent le Tibre, près de la Piazza Tevere. Sur le thème grandeur et décadence, des figures glorieuses (papes et cavaliers célèbres), historiques (Mussolini, Aldo Moro assassiné) alternent avec des figures intellectuelles (Lucrèce), mythiques (La louve de Rome), des scènes cinématographiques cultes (La Dolce Vita, Pasolini), mais aussi des images actuelles comme celle d’un bateau surpeuplé d’où des migrants africains débarquent à Lampedusa. L’irrévérence n’est jamais loin, et plus d’un noble cavalier se retrouve sur un cheval de bois.

Quelques images de la cérémonie d’inauguration de l’installation donnent un aperçu de la procession fantastique de 200 figurants – brandissant des silhouettes des dessins de Kentridge dont l’ombre géante est projetée sur les murs – accompagnée par orchestres et chœurs (dont les images de répétitions permettent d’apprécier le talent de scénographe et de chorégraphe de Kentridge).

Les dessins géants ont été inscrits sur les murs en négatif, c’est-à- dire par effacement de la patine sombre due à la saleté accumulée. Ces icônes de l’histoire interprétées par Kentridge s’évanouiront à mesure que la pollution reprendra ses droits. Dessin et mouvement sont les piliers de son travail, de même que le goût pour la magie. Son processus de fabrication des films d’animation est extrêmement long (il l’appelle ironiquement « animation de l’âge de pierre ») puisque plusieurs secondes de film exigent des mois de travail. Chez lui, le dessin est à l’origine de grandes sculptures ainsi que de films-installations animées dont on a vu un exemple à Kassel, en 2012. Tout au long des échanges de l’artiste avec son interlocuteur, un visiteur qu’il emmène à la découverte de son atelier et de Johannesburg – un procédé plutôt classique, mais efficace–, Kentridge évoque l’évolution de sa propre réflexion (amorcée dès son jeune âge de Sud-africain blanc privilégié) au sujet de la situation politique et sociale des Sud-africains noirs. Il relie ses analyses à ses recherches d’artiste non seulement préoccupé d’évoquer la situation de son pays, mais aussi celle du monde, sans en oblitérer les ambiguïtés, mais toujours, dit-il, avec le « désir de construire ».

Bien documenté, quoiqu’un peu dispersé parfois, le film d’Adam Low tourné sur deux ans, donne des clés intéressantes sur le créateur protéiforme qu’est William Kentridge et, au passage, déclenche l’envie furieuse de partir à Rome à la découverte de sa frise périssable.