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Sebastian Mügge, Charlevoix Dreaming (1-5) (2019), installation immersive, rouleaux de papier blanc, stylo à pointe fine. Photo : René Bouchard. Courtoisie du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul

 
La 37e édition du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul s’est déroulée du 26 juillet au 25 août dernier. Sous la gouvernance de Sylvie Lacerte pour une seconde année, le symposium se déployait, comme en 2018, dans l’ancienne école Thomas-Tremblay, devenue en mai dernier le pavillon Jacques St-Gelais Tremblay du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul.

Dans le sillon de la précédente édition (L’art et le politique), la directrice a choisi une orientation politico-environnementale traduisant des préoccupations actuelles en matière d’occupation du territoire et d’écologie : Art, architecture, paysage, environnement. Au cœur de cette thématique trônait la philosophie de Gordon Matta-Clark, un des premiers artistes à avoir envisagé l’architecture dans sa dimension environnementale et dans une perspective que l’on qualifierait aujourd’hui d’écologiste. Pour lui rendre hommage, tout au long du symposium, on pouvait visionner le film My Summer 77 with Gordon Matta-Clark de Cherica Convents (1977-2012) en complément des visites des ateliers de la douzaine d’artistes invités par la commissaire. On y découvrait le cheminement d’Ann Karine Bourdeau Leduc, Anne Ardouin, Denis Lanteigne, Erica Stoller, Georges Audet, Gillian Dykeman, Hua Jin, Martha Townsend, Richard Cloutier, Sebastian Mügge, Sylvie Bouchard et du duo Béchard Hudon.
Avant même de passer la porte, le visiteur est accueilli par La maison de Molinari, une œuvre de Denis Lanteigne en hommage au peintre plasticien. Constituée d’une série de planches de diverses largeurs rappelant les vastes tableaux de bandes peintes de Molinari, la dynamique de cette structure en pignon repose essentiellement sur la tension créée par les jeux de contrastes et de complémentarité des couleurs.

Les ateliers des douze artistes étaient regroupés sur deux étages de l’ancienne école; chaque artiste y occupait une classe où il travaillait et recevait les visiteurs. Les escaliers et les corridors, lieux de pause et de transition, devenaient rapidement des lieux de rencontres, où les idées se côtoyaient et se pollinisaient, quand ils ne se transformaient pas en espaces de collaboration donnant naissance à des œuvres collectives. Pour mieux nous guider dans ce dédale, Sebastian Mügge a déroulé un tapis de papier blanc froissé dans l’escalier reliant les étages.

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Gillian Dykeman, Appetite (2019), installation, 9 cordes de bois. Photo : René Bouchard. Courtoisie du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul

Au premier étage se succédait une série de propositions où les matières premières étaient à l’honneur, en particulier le bois, la pierre et l’eau, au cœur des projets de Denis Lanteigne, Gillian Dykeman (deux Néobrunswickois) et Hua Jin, entre autres. S’inspirant de la célèbre Spiral Jetty de Robert Smithson et des travaux des premiers landartists et earthworkers, Gillian Dykeman a disposé des cordes de bois selon un motif de spirale pour son œuvre Appetite. Elle s’inscrivait ainsi dans un désir de conjuguer les besoins vitaux de l’humanité (se nourrir, se loger, se chauffer) et la nécessité de plus en plus pressante pour l’homme de devenir un ambassadeur de la terre et de l’écologie en repensant ses modes d’extraction des matières premières. Dans The Ocean Light, Hua Jin a utilisé des « perles » de miroir et de verre, en référence à la tradition du perlage des Premières Nations, pour évoquer l’eau et créer un rideau de gouttelettes suspendues dans l’espace, sur lequel étaient projetées des photographies de la nature charlevoisienne. Le passage de chaque visiteur brouillait ces images fantomatiques qui, malgré le tumulte momentané, finissaient par retrouver leur calme et leur forme originelle. Cette œuvre, fragile et éphémère, mais d’une puissante réminiscence, a reçu le prix Coup de cœur du public de l’édition 2019.

Au second étage, les propositions conceptuelles ont rivalisé d’originalité et d’inventivité. C’est le cas des projets de Sebastian Mügge, de Richard Cloutier et de Béchard Hudon. Faisant de son espace un véritable laboratoire expérimental, Sebastian Mügge a multiplié les dessins en noir et blanc, sur les murs comme sur le plancher. S’y relayaient des motifs porteurs de récits, personnels ou universels, explorant les ressemblances et les dissemblances entre le climat, les mentalités et les références culturelles québécoises et suédoises. De cet amas de dessins envahissant l’espace tel un virus émergeait peu à peu l’idée d’une métropole complexe examinant les enjeux d’urbanisation et de survie des espaces ruraux.

À la frontière entre abstraction géométrique et architecture, le grand tableau-installation de Richard Cloutiers’est construit par couches successives. Aux fragments architecturaux qui agissaient comme support, inspirés du bâti rural charlevoisien, se superposaient des strates picturales formant une riche patine; sablage, grattage, vernissage et clouage façonnaient progressivement une surface vibrante où la mémoire pouvait s’inscrire en creux.

La plus étonnante des œuvres de la présente édition, la plus jouissive aussi, était assurément celle du duo composé de Catherine Béchard et de Sabin Hudon. S’intéressant au potentiel acoustique des objets et aux sonorités du quotidien, ils ont élaboré Ausculter les espaces, une installation explorant la résonance acoustique de divers éléments architecturaux. À l’aide de microcontacts et de géophones, ils enregistraient les vibrations induites à ces architectures par l’activité humaine ou naturelle. Pénétrant un dispositif performatif en forme de petit hall, le visiteur était convié à « écouter » ces architectures spécifiques à Baie-Saint-Paul et à ses environs afin de découvrir d’un autre « point d’écoute » ce que ses yeux connaissaient déjà. Une véritable expérience socio-sensorielle.

Diverses activités (concerts, conférences, parcours de médiation culturelle, etc.) ont complété le programme. Entre autres, une rencontre avec l’artiste Catherine Bolduc (qui a réalisé l’œuvre Les Généreuses, 2019, à l’Institut d’Hôtellerie de Longueuil), de même que trois conférences d’architectes invités : Georges Adamczyk, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, a évoqué Ce que l’art fait à l’architecture; Jean-Pierre Chupin, aussi de l’École d’architecture de l’Université de Montréal et codirecteur du Laboratoire d’Étude de l’Architecture Potentielle, a prononcé une allocution consacrée au Black Rock City, cette cité utopique postmoderne; enfin, Pierre Thibault, porte-parole de la présente édition, s’est demandé Et si la beauté rendait heureux?Finalement, quelques films documentaires ont pris l’affiche le temps d’une soirée cinéma, soit Brasília: Life after Design de Bart Simpson; Elevated Thinking: The High Line in New York City; Modernité indienne – l’Architecture de Raj Rewal de Manu Rewal et le très bel Anthropocène, L’époque humaine de Jennifer Baichwal, Edward Burtynsky et Nicholas de Pencier. Une cuvée plutôt réussie que celle de 2019, qui laisse présager de belles années encore au symposium charlevoisien.

Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul
Commissaire : Sylvie Lacerte
Du 26 juillet au 25 août 2019
Artistes : Ann Karine Bourdeau Leduc, Anne Ardouin, Denis Lanteigne, Erica Stoller, Georges Audet, Gillian Dykeman, Hua Jin, Martha Townsend, Richard Cloutier, Sebastian Mügge, Sylvie Bouchard et Béchard Hudon

 
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Béchard Hudon, Ausculter les espaces (2019), installation sonore, aluminium, taule ondulée, porte, bois, panneaux d’acrylique, néons, transducteurs tactiles, filage, ordinateur, carte son, amplificateur. Photo : Béchard Hudon