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Juan Ortiz-Apuy, The Garden of Earthly Delights (2017), vidéo HD, couleur, son. Courtoisie de MOMENTA | Biennale de l’image

 
La rentrée culturelle est une période assez chargée dans le milieu des arts visuels à Montréal. Abondent vernissages, nouvelles expositions et propositions artistiques de toutes sortes, petits et grands événements compris. C’est une période de l’année pour le moins foisonnante, et si au printemps nous attendons que les fleurs déploient leurs pétales, à l’automne force est d’admettre que c’est le bourgeonnement artistique qui se fait désirer.

 
MOMENTA

Difficile de passer à côté de MOMENTA | Biennale de l’image. Deuxième édition sous cette nouvelle identité, l’ancien Mois de la Photo de Montréal se renouvelle cette fois en présentant son exposition thématique en deux volets à la Galerie de l’UQAM et à VOX – Centre de l’image contemporaine, en plus de 10 expositions réparties dans divers lieux à Montréal et à Joliette. Si la commissaire invitée de Colombie María Wills Londoño voulait, à travers sa thématique La vie des choses, s’interroger sur l’usage factuel et symbolique des objets, on remarque qu’un aspect résolument politique guide sa sélection commissariale. Avec une réflexion assez dense qui relève de l’ontologie et de la matérialité, les artistes invités par MOMENTA proposent une relation tantôt sensible tantôt critique à l’objet.

Audacieux de se pencher sur la question de l’objet dans le cadre d’une biennale internationale vouée à l’image ? Certainement. C’est qu’ici MOMENTA considère l’image dans son sens élargi, sans que celle-ci soit restreinte à la seule photographie. On retrouvera ainsi des œuvres vidéographiques, dont la salle immersive consacrée à l’installation vidéo The Garden of Earthly Delights (2017) de Juan Ortiz-Apuy, qui compile différents extraits de vidéo d’unboxing, phénomène très populaire sur YouTube qui consiste à se filmer en train de déballer des objets – et parfois même des animaux… Une attention particulière a d’ailleurs été portée à la disposition des œuvres dans les deux espaces d’exposition, et la salle fruitée ne fait pas exception avec tous ses objets joliment disposés au mur.

Chez VOX, le trajet de visite nous fait d’abord passer à travers l’installation de Felicity Hammond, Public Protection, Private Collection (2016), espèce de couloir en rénovation aux murs troués qui laissent entrevoir des espaces dystopiques postindustriels, composés d’images numériques transformées et sculptées. Débris et produits architecturaux haut de gamme cohabitent dans cet univers complètement bleu.

La désormais incontournable question de la représentation des corps marginalisés prend une place assez importante à la Galerie de l’UQAM, notamment parce que la vidéo de Victoria Sin, disposée au sol sur un amas de draps de satin rouge, laisse entendre sa trame sonore qui voyage dans la totalité de la galerie. Difficile de passer à côté. L’artiste qui a aussi fait partie du programme de performance de la Biennale de Venise ce printemps présente ici un corps chosifié, et interroge les désirs selon le rôle de l’image dans leur constitution. Non loin de là, la série photographique Grounded (2006-2007) de Laura Aguilar donne à voir l’artiste nue qui pose de dos, dans un paysage rocailleux et désertique. Son corps devient pierre, et les images, avec leur composition très sculpturale, invitent le visiteur à regarder le paysage selon certains codes; territoires et corps ont cela en commun qu’ils sont tous deux régis par bon nombre de frontières.

Dans les deux galeries, l’exposition s’organise selon quatre sous-thématiques. On retrouve ainsi un certain récit créé pour orienter la lecture du visiteur et l’aider à s’approprier le travail des artistes. Chez l’un, c’est L’absurde comme contre-récit de l’objet et Nature morte à l’ère de la crise environnementale qui guident le commissariat, chez l’autre on se penche plutôt sur les Objets culturels et culture matérielle ainsi que pour les Êtres chosifiés ou objets humanisés.

Parmi les expositions partenaires, notons à cet effet quelques propositions qui explorent le mode du collectionnement et de l’accumulation d’objets. L’exposition Making a religion out of one’s loneliness d’Hannah Doerksen au Centre Clark, construite comme une sorte d’installation sanctuaire, revisite les liens entre spiritualité et art. La salle est remplie d’objets de toutes sortes partageant une certaine esthétique commune et une palette de couleur pâle, et accueille aussi des extraits de films ou de série web présentés en projection. L’ambiance est plutôt calme et invite à la contemplation silencieuse. Tandis que Celia Perrin Sidarous, avec son exposition L’archiviste présentée au Musée McCord, fait dialoguer de manière anachronique des objets de sa collection personnelle, qu’elle a trouvés ou qu’elle a acquis, avec des photographies réalisées lors d’une résidence de recherche dans les archives de la collection du musée. S’ajoutent à l’ensemble autres photographies et petites œuvres sculpturales. En résulte une certaine poésie visuelle. Les objets et leurs significations s’influencent, en fonction de leur positionnement dans l’espace; le geste de sélection et d’agencement qui est sien fait s’imbriquer différents récits, des plus personnels à d’autres plus documentaires et mémoriels.

MOMENTA, bien que présentant des œuvres complexes, demeure tout de même accessible à ceux désirant s’ouvrir à tous ces objets qui, finalement, composent pour la plupart aussi notre quotidien. On constate ainsi que la culture visuelle et la culture matérielle sont porteuses de mémoire, d’identités, de coutumes, de façons de faire; sortes de témoins abstraits et tangibles d’une certaine historicité. À l’inverse, elles en disent aussi long sur les comportements d’une société qui crée, par les objets, les codes et les normes qui la régissent.

MOMENTA | Biennale de l’image : « La vie des choses »
Commissaires : María Wills Londoño, en collaboration avec Audrey Genois et Maude Johnson, Montréal et Joliette
Du 5 septembre au 13 octobre 2019

 
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Leonard Getinthecar (Nicholas & Jerod Galanin, Nep Sidhu), « Modicum », (2014), tasses à café jetables, matériel anti-émeute, mannequin, noms de personnes non blanches tuées extrajudiciairement par des agents de la force publique aux États-Unis, peinture, dimensions variables. Photo : Mike Patten

 
Projet spécial de la Biennale d’art contemporain autochtone (BACA)

Un peu moins visible sur les radars, l’exposition Conflicting Heroes est présentée à la Maison de la culture de Verdun en tant que projet spécial de la BACA. Dans une petite salle d’exposition située aux abords du fleuve Saint-Laurent, dans un lieu très enchanteur, on découvre l’exposition du commissaire Michael Patten, qui avait d’abord été présentée en 2018 en parallèle à la Biennale de Berlin. S’interrogeant sur le rôle de la figure du héros dans l’histoire autochtone, et plus précisément sur l’absence de héros autochtones dans les récits dominants, les œuvres présentées ici posent un regard assez actuel sur l’imaginaire collectif.

Certaines propositions reviennent sur les récits du passé : celle de David Garneau, par exemple, qui reprend dans Louis David Riel (2009) les codes de la peinture de Jacques-Louis David pour peindre son interprétation de la bataille de Batoche avec un Louis Riel triomphant. Jessie Short, s’intéressant aussi au personnage historique, critique plutôt le manque d’héroïne dans les récits autochtones : dans sa vidéo Wake Up! (2016), elle se présente en train de se vêtir des habits masculins caractéristiques des représentations de Riel, pointant la difficile identification qu’il est possible de faire pour une femme avec une figure masculine. Dans sa série TimeTraveller™(2007-2014) reprenant l’esthétique des jeux vidéo, l’artiste Skawennati présente quant à elle différents épisodes qui retracent les voyages dans le temps de sa protagoniste, qui va à la rencontre de différentes figures autochtones dans le but d’écrire sa dissertation en histoire de l’art sur Kateri Tekakwitha. Proposition assez humoristique qui évoque certaines figures et événements emblématiques des cultures autochtones, l'oeuvre permet d'envisager le rôle de la technologie et des récits dans la construction d'un futur plus inclusif.

Dans l’imaginaire collectif, ont une certaine fonction en cela qu’ils permettent, à travers des personnages fictifs, de s’identifier et de se visualiser dans des situations qui nécessitent de surmonter une épreuve. On peut même remarquer qu’il faut une certaine endurance pour parler d’héroïsme : est un héros quelqu’un qui a transcendé une situation difficile, moyennant des efforts significatifs, et qui démontre un sens du sacrifice remarquable (un héros de guerre, un pompier qui sauve un habitant du brasier sont des images qui viennent rapidement à l’esprit).
Dans le cas de l’exposition, la figure du héros est repensée à la lueur des sacrifices faits par les peuples autochtones pour leur survivance. Grande installation au centre de l’espace, Modicum (2014) de Leonard Getinthecar, présente un officier de police antiémeute au sol qui se fait assaillir par des projectiles, des tasses à café jetables sur lesquelles sont inscrits les noms de personnes non blanches tuées aux États-Unis par des policiers.

L’enchevêtrement entre fiction et réalité que permet la sélection d’œuvres constitue certainement la force de l’exposition. On retrouve aussi des œuvres de Sonny Assu, Natalie Ball, Dayna Danger, Nicholas Galanin, Kent Monkman et Caroline Monnet. Après la Maison de la culture de Verdun, elles circuleront aussi à la Maison de la culture Marie-Uguay et à la Salle de diffusion Parc-Extension, entre 2019 et 2020. À suivre, donc.

1 Pour rappel, le fondateur du Manitoba a été exécuté pour sa participation à la résistance de 1885, contre la prise de possession des terres métisses par le Canada. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/louis-riel(lien externe)

 
Conflicting Heroes
Commissaire invité : Michael Patten
Le Conseil des arts de Montréal en tournée, Quai 5160 – Maison de la culture de Verdun
Du 31 août au 3 novembre 2019

 
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Jean-Paul Jérôme, « Kaléidoscope Un » (1999), acrylique sur toile, 30 x 40 po. Photo : Guy L’Heureux

Jean-Paul Jérôme à la Galerie D’Este

Le Refus global a eu une grande visibilité récemment, notamment à cause de l’attention grandissante accordée à l’œuvre de Françoise Sullivan, et aussi parce que le manifeste célébrait ses 70 ans en 2018. L’histoire de l’art du Québec est toutefois marquée par plusieurs moments de prise de parole, et d’autant de manifestes, connus comme moins connus. La rétrospective de l’œuvre de Jean-Paul Jérôme à la Galerie D’Este offre l’occasion de faire un retour sur le Manifeste des Plasticiens, signé en 1955 par l’artiste aux côtés de Louis Belzile, Jauran et Fernand Toupin. En réponse à l’art automatiste, il s’agissait pour eux de valoriser une peinture à laquelle on soustrait toute caractéristique qui ne relèverait pas de la spécificité de la peinture comme médium. On refuse alors la figuration, la perspective ou l’attitude romantique comme moyen d’expression conscient, et l’on simplifie son utilisation de la toile : « La portée du travail des Plasticiens est dans l’épurement incessant des éléments plastiques et de leur ordre; leur destin est typiquement la révélation de formes parfaites dans un ordre parfait. »

C’est un Jean-Paul Jérôme plus tardif qui est ici présenté à la Galerie D’Este, avec des œuvres datant de la fin des années 1990 et du début des années 2000. L’artiste ayant lui-même délaissé la figuration pour l’abstraction géométrique au tournant des années 1950, ses compositions deviennent plus onduleuses la décennie suivante. Il retrouve alors courbes et textures, revenant rapidement vers des œuvres beaucoup plus structurées au milieu des années 1970. L’artiste, polyvalent, se tournera d’ailleurs plus tard vers le collage et la sculpture, sans rejeter totalement la figuration qu’il réinvestira au courant des années 1980 dans différentes séries de natures mortes et de paysages.

Le corpus présenté chez D’Este s’organise autour de l’œuvre Kaléidoscope Un (1999). La sélection répond aux formes circulaires et triangulaires de la pièce maîtresse de l’exposition, en autant de variations visuelles des formes géométriques qui se juxtaposent les unes aux autres. Les lignes sont nettes et droites, la peinture est maîtrisée. Il en résulte le plus souvent des surfaces striées et rythmées, des petits formats aux couleurs vives. Petit plongeon dans une partie de l’histoire de la peinture québécoise, l’exposition Jean-Paul Jérôme : Prisme de lumière est présentée en parallèle à une rétrospective du travail de l’artiste, qui aura lieu au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul à compter de novembre prochain.

 
Jean-Paul Jérôme : Prisme de lumière
Galerie D’Este, Montréal
Du 3 octobre au 10 novembre 2019