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Helena Martin Franco, Nuancer (2019). Photo : Yannick Côté. Courtoisie de Folie/Culture

 
Ce qui est soumis au jugement du public acquiert de la Publicité.
Jürgen Habermas, ''L’espace public '(1978)

 
Dernièrement, Folie/Culture, un organisme de Québec alliant sensibilisation à la santé mentale et activités interdisciplinaires en art proposait de recontextualiser des manifestations récentes d’artistes censurés. Chaque censure étant un cas isolé, la commissaire Julia Roberge Van Der Donckt a choisi d’en montrer six expressions différentes et de s’interroger sur ses conséquences sur l’artiste. La manière dont cette censure agit d’un point de vue psychologique est au cœur même de cette discussion. La commissaire insiste sur le « fait » de la censure, et ce cabinet propose d’en explorer la dimension humaine.

 
Retour sur les événements

Pour cette occasion, on peut revoir l’œuvre de controverse Hommage à Sa Gracieuse Majesté (2008) de Martin Bureau. La représentation de la Reine avec un panache d’orignal a suscité l’émoi lors de sa présentation à Québec dans le cadre des activités du 400e anniversaire de sa fondation. Une fonderie avait refusé de couler la bouche d’égout jugeant l’œuvre offensante. Cette censure insidieuse a produit un bruit médiatique qui a résonné dans tout le pays et même outre-mer. Par contre, ce battage hypocrite, dont l’émoi semble encore à ce jour déloyal, a produit son effet chez les collectionneurs : l’œuvre a en effet trouvé preneur diligemment auprès d’un public avide de posséder un produit de la controverse…

Pareillement, en 2017, une exposition du peintre et performeur Christian Messier, commissariée par Verticale — centre d’artistes, a été annulée à Laval après que des plaintes du public aient incité la Salle André-Mathieu qui l’accueillait à retirer des œuvres pour ce qui apparaît être une question de nudité…

La photographe Isabelle Hayeur a vu sa fresque Murs aveugles (2014) retirée d’une proposition de la Biennale de Montréal après la plainte d’une dame propriétaire d’un immeuble jouxtant la Place des Arts. Les retombées de cette censure sur l’artiste sont sans doute les plus documentées : point de presse, opinions publiées dans la presse écrite, manifestation, etc. Isabelle Hayeur a défendu vigoureusement sa liberté de création, mais à quel prix ?

 
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Martin Bureau, Hommage à Sa Gracieuse Majesté (2008). Photo : Yannick Côté. Courtoisie de Folie/Culture

 
Helena Martin Franco a été l’objet de moult censures, entre autres, dans une maison de la culture de Montréal (La planète des seins, 2011) sous le prétexte de ménager les sensibilités d’un jeune public dans le cadre d’activités scolaires. L’artiste d’origine colombienne a réagi avec fermeté condamnant ici une « crainte de la nudité, de la souveraineté des femmes sur leur corps et des gestes d’autonomie des femmes artistes ».

Steve Giasson et John Boyle-Singfield ont eu aussi à subir les affres intempestives de la censure pour leur travail respectif. Ils font partie des membres du collectif choisi par la commissaire pour illustrer le caractère nocif de la censure, a fortiori, pour l’artiste.

De tout temps, la censure est intervenue dans le monde des arts. De la littérature mise à l’index aux peintures profanes, par exemple. On confère aisément à l’art un pouvoir subversif, à raison… ou pas. Les tatouages porcins de l’artiste belge Win Delvoye (Ferme de l’art, 2010), création présentée au Mamac de Nice et attaquée par des militants écologistes, ont soulevé des questions morales et éthiques. Plus près de nous, rappelons cette sculpture créée dans un projet d’intégration à l’architecture (2010) pour une école du quartier Vanier à Québec : un enfant affublé d’une tête de renard habillé d’une chemise carreautée et d’un jean. L’œuvre de Jean-Robert Drouillard, plébiscitée à deux reprises par des comités ad hoc, a été retirée, car un élu municipal jugeait la représentation « condescendante » pour les citoyens de ce secteur ouvrier. L’art suscite des réactions aux spectres illimités, de la subjectivité formelle à l’interprétation factuelle, de la force de l’énoncé au contexte de sa proposition, rien n’échappe à l’opinion publique.

 
Le cabinet des censuré.e.s
Commissaire : Julia Roberge Van Der Donckt
Artistes : John Boyle-Singfield, Martin Bureau, Steve Giasson, Isabelle Hayeur, Helena Martin Franco, Christian Messier
À l’aise, Québec
Du 19 au 29 septembre 2019

 
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Vue de l'exposition. Photo : Yannick Côté. Courtoisie de Folie/Culture

 
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Christian Messier, Lightning Field (2016), huile sur toile, 40,64 x 50,80 cm. Photo : Yannick Côté. Courtoisie de Folie/Culture