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Danny Gaudreault, « Pour toutes les fois où je ne suis pas mort » (2019) Never Apart. Photo : Àlvaro Delgado

 
Quels que soient les contextes de diffusion, je constate que nous assistons à une diversification des pratiques en art vivant. Les stratégies employées dans les performances se renouvellent, alors que les dispositifs mis en place sont toujours plus raffinés. Le public, quant à lui, se trouve en situation de coprésence et en contact avec un performatif multiple, car tout comme les artistes de performance, il possède lui aussi un vécu performatif. Je pourrais presque dire que le public a de plus en plus soif d’imprévisibilité et cherche de nouvelles manières de résister à l’insensibilité généralisée qui nous guette.
Lentement mais sûrement, ces propositions accentuent la personnalisation des actions performatives, aiguisent nos perceptions, peaufinent nos relations avec des éléments de nature différente, et enrichissent nos modes de lecture en nous donnant accès à de plus en plus de couches de sens et d’expériences. C’est indéniable, l’art performance est à la fois multiforme, complexe et nuancé, comme en témoignent les festivals VIVA ! Art Action, à Montréal, et Art Nomade, rencontre internationale d’art performance de Saguenay.

Parmi les performances auxquelles j’ai assisté, le travail de Seiji Shimoda (VIVA ! et Art Nomade), celui de Clayton Windatt (VIVA !) et celui de Danny Gaudreault (événement à Never Apart(i)) m’ont interpellée. Tous les trois, à leur façon, nous ont offert des suites d’actions intimement significatives qui ont traversé, et graduellement transformé, les personnes témoins de leurs gestes simples, révélateurs et au pouvoir contagieux.

Ces trois artistes se sont investis dans la concrétisation d’une métamorphose personnelle en lien avec la mort physique (Shimoda), une mort à soi-même (Windatt) ou le cycle mort-vie (Gaudreault), et ont ainsi entamé des actions transformatrices par le déploiement d’une symbolique active et efficace, dans laquelle nous pouvions tous, à certains égards, nous reconnaître.

 
Seiji Shimoda à VIVA ! et Art Nomade

L’artiste a présenté à Art Nomade une performance semblable à celle effectuée une semaine auparavant à VIVA ! Si, à première vue, les deux performances paraissent identiques, pour lui, elles s’inscrivent dans la continuité d’un processus de transformation en lien avec une blessure affective récente.
Peu d’actions sont réalisées : Shimoda fait jouer une musique nostalgique des années 1960, choisit un endroit spécifique dans la salle, se tient debout et s’immobilise pour toute la durée de la performance. Avec beaucoup d’aplomb et une tension soutenue, le corps tendu vers le haut, la tête fixant un point précis au plafond, les bras vers le sol en position d’ouverture, la poitrine offerte fermement pointée dans la même direction, le performeur habite complètement sa position physique d’élévation(ii).

Cette posture devient la pierre angulaire d’où jaillira un flux sans fin de sensations, d’images, d’états, d’émotions… Le vivant circule. La présence se matérialise. L’atmosphère se densifie. Le public demeure immobile pendant que les pensées se nomadisent. Nous songeons à une prise de position politique, une ferveur religieuse, un engagement inconditionnel, une recherche profonde, et à d’autres choses encore… La musique joue en boucle. L’endroit fixé par le performeur appartient donc au passé. L’artiste tente de garder cette position physique afin de rester en contact avec ce quelque chose qui n’existe plus, ce quelque chose qu’il n’a plus.

Ici, la présence sans artifice fait son œuvre. Elle nous ramène à quelque chose de plus grand. À chaque fois que Seiji Shimoda s’investit dans ce rituel assumé, il fait grandir en lui un hommage aux êtres chers décédés.
Cette considération de la blessure comme une motivation de base pour un travail performatif transformateur est aussi présente chez Clayton Windatt, puisqu’elle sera au cœur de son rituel de purification, alors que Danny Gaudreault s’en servira comme un outil de clairvoyance pour de nouvelles stratégies d’existence.

 
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Seji Shimoda (2019) VIVA ! Art Action. Photo : PaulLitherland

 
Clayton Windatt à VIVA !

Aucune ambiguïté dans l’authenticité de présence de Clayton Windatt. Sa performance Slaglines agit comme un état de fait dont la nécessité ne peut être remise en cause. Il s’assoit en face de son double, fabriqué de papier. Celui-ci a la même position assise que lui. Il enduit de peinture rouge une partie de son corps et il fait de même chez son double, et ce, à plusieurs reprises. Cette forme de mimésis renforce le fait que ce double matérialisé est une représentation de lui-même, ou une sorte d’effet miroir, mais aussi que ce corps bricolé rend possible la passation de ses propres blessures. L’action transactionnelle est réelle. Le rituel et le quotidien ne font qu’un.

Windatt porte avec une réelle empathie cette courte suite d’actions performatives. Sa foi inébranlable envers le pouvoir de transformation contenu dans l’objet, placé en face de lui capte notre attention. Nous y croyons. Il met le feu à son double. Un très gros feu réchauffe instantanément les Ateliers Jean-Brillant à Montréal. La chaleur n’est pas que matérielle, elle s’humanise. La mimésis a maintenant des effets sur nous. La purification est contagieuse. Nous vivons un moment privilégié avec les centaines de personnes rassemblées dans l’espace urbain.

 
Danny Gaudreault à Never Apart

Toujours en écho avec la matérialisation d’un allègement intérieur, mais cette fois-ci accomplie par la manipulation judicieuse d’objets personnels, la performance Pour toutes les fois où je ne suis pas mort de Danny Gaudreault nous convie à une reconstruction identitaire vécue à la manière d’un jugement dernier organique, dont l’alchimie redonne aux espaces meurtris leur pouvoir de vie.
Tel un allié de la mort, Gaudreault marche en tenant en équilibre sur sa tête une petite chaise, recouverte d’un grand voile de dentelle noire. Une fois déposé au sol, ce tissu semi-transparent deviendra l’établi de travail de l’artiste prestidigitateur qui transmutera le blanc et le noir, des résidus corporels et végétaux, ses archives de vie, ses artéfacts dynamiques de performances, en des filiations en perpétuelles métamorphoses.

À la fois à l’écoute des fluctuations de sa vulnérabilité et de son auto-assurance, et par des gestes quasi chirurgicaux, des micro-actions, des actions prévues ou non, l’artiste performeur nous place en situation de coprésence intime dans laquelle nous sommes plus que des témoins empathiques. Nous faisons partie intégrante du déploiement d’une symbolique active assumée, évacuée et lucidement renouvelée.

Les trois propositions de Shimoda, Windatt et Gaudreault font signifier l’invisible. En dehors de la spécificité de leurs actions, leur corps dégage aussi autre chose : leurs motivations souterraines, leur intégrité de présence, leurs constructions identitaires, leur univers culturel, leurs références affectives… Notre empathie – ou son contraire – fluctue au gré de ce qui grandit, en nous, pendant leur performance. Le pouvoir d’évocation mis en œuvre a exigé une attention soutenue de la part du public, la relation de coprésence se transforme ainsi en une forme de participation active.

i Je n’ai pu passer sous silence la performance Pour toutes les fois où je ne suis pas mort, qui ne faisait pas partie de la programmation officielle de VIVA ! Art Action et qui a eu lieu le dernier jour du festival. Cette proposition de Danny Gaudreault a été présentée dans le cadre de l’exposition La présence de l’absence en collaboration avec les Archives gaies du Québec (AGQ) à Never Apart, Montréal.

ii La durée des performances de Seiji Shimoda varie autour de 40 minutes.
Image de couverture : Clayton Windatt, Slaglines (2019)
VIVA ! Art Action. Photo : Paul Litherland

 

VIVA ! Art Action
Ateliers Jean-Brillant et hors les murs
Montréal
Du 25 au 28 septembre 2019

 
Art Nomade
Le Lobe
Chicoutimi
Du 3 au 6 octobre 2019