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D’Arcy Wilson, Museology (2015-2016)
Impression jet d’encre, 58 cm x 88 cm. Photo : Chris Friel

 
L’archive est le fragment d’une histoire, d’une mémoire collective, d’une trajectoire temporelle et sociale; elle est un objet instable dont l’exploitation artistique peut permettre la reconstruction à rebours de son sujet. Les artistes D’Arcy Wilson et Natascha Niederstrass ont chacune choisi de remonter le cours de l’histoire de deux personnages à partir des seuls témoins de leurs parcours de vie : les archives. Loin d’être un dispositif neutre, la condition de l’archive est d’être un lieu d’autorité. Ces deux artistes interrogent cette autorité productrice de récits autorisés, conservés dans nos institutions publiques, en mettant les informations collectées à l’épreuve du réel. Les artistes vont faire se rencontrer le passé et le présent en se rendant sur les lieux fréquentés par leurs personnages. La documentation de cette rencontre sera la matière première de leurs œuvres : une nouvelle forme d’archives. Wilson et Niederstrass proposent ainsi une performance critique de l’archive, qui peut aussi être perçue comme un acte de politique mémorielle.

 
La Mémorialiste à la recherche du naturaliste disparu

Entre 2013 et 2018, Wilson suit les traces d’un naturaliste américain du nom d’Andrew Downs, connu à Halifax à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui tombé dans l’oubli, celui-ci était le propriétaire du premier jardin zoologique en Amérique du Nord (1847-1867) et un taxidermiste renommé qui fournissait en spécimens les plus importants établissements scientifiques de son temps. En participant aux pratiques de collectionnement du monde naturel par les musées et les groupes scientifiques, Andrew Downs endossait un rôle d’archiviste. Il s’efforçait de constituer une ressource de savoir et d’échanges politiques et économiques tout en isolant de leur contexte naturel les animaux collectés. Wilson s’intéresse à ce geste d’archivation (1) de Downs et choisit de réfléchir à l’archive encyclopédique du monde naturel comme objet de savoir. Elle nous invite de la sorte à nous interroger sur les fondements de nos relations à la nature, à la science et à la préservation de l’environnement.

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D’Arcy Wilson, Parus hudsonicus, Skin 39395 (2016)
Musée américain d’histoire naturelle, New York. Date de collection : inconnue, Date de la visite : 26 mai 2016. Impression jet d’encre, 58,8 x 76,2 cm
Photo : Chris Friel

 
En quoi les établissements scientifiques du XIXe siècle ont-ils forgé notre rapport à la collection et à l’archive du monde naturel, se demande l’artiste ? Pour y répondre, elle se lance dans une quête : retrouver les animaux naturalisés par Downs. Elle entame alors un long périple transatlantique en s’appuyant sur les quelques archives publiques qui mentionnent le nom de Downs. Elle se rendra, en autres, au Musée d’histoire naturelle de Londres, au département de zoologie de l’Université de Cambridge, à la ménagerie du Jardin des plantes de Paris, au Smithsonian à Washington et dans les ruines du jardin zoologique de Downs à Halifax. Au cours de ses voyages, Wilson incarne un personnage, inspiré par le naturaliste, qu’elle surnomme The Memorialist. Avec son uniforme, cette mémorialiste se présente comme une variation de la figure de l’archiviste, de la guide et de la conservatrice de musée. Dans chaque lieu visité, la mémorialiste mène une recherche qui s’éloigne ironiquement de la méthode documentaire et objective des scientifiques. Elle va par exemple délicatement caresser le plumage d’oiseaux empaillés conservés dans les réserves du Musée américain d'histoire naturelle de New York. Dans les espaces d’exposition du Musée d’histoire naturelle de Londres, elle propose aux animaux installés dans des dioramas de contempler leur habitat d’origine en leur présentant des images sur une tablette iPad, à la façon d’une guide conférencière. Ainsi, les œuvres de Wilson constituent une nouvelle forme d’archive qui relève à la fois du travail émotionnel du care et qui dénonce l’artification (2) parfois spectaculaire des artefacts en contexte muséal. Les photographies et les vidéos tirées de ses performances ont fait l’objet de plusieurs expositions, notamment à la Galerie d’art Owens, au Nouveau-Brunswick, en 2016 et au Musée des beaux-arts de l’Alberta en 2019 pour le concours du prix Sobey, dont elle est l’une des cinq finalistes.

 
La dernière semaine de la vie d’une femme

La pratique artistique de Natascha Niederstrass utilise quant à elle les archives pour examiner la représentation du corps féminin dans les cultures visuelles contemporaines et historiques. Le point de départ de son corpus The Missing Week (2015) est un travail de recherche sur le personnage d’Elizabeth Short, une femme sauvagement assassinée et mutilée en 1947 à Los Angeles. Ce meurtre enflamme les médias de l’époque, qui ne se gêneront pas de faussement accuser la jeune femme de prostitution et d’alcoolisme. Ce terrible fait divers inspire plusieurs artistes, dont Marcel Duchamp et l’écrivain américain James Ellroy. Niederstrass compile les témoignages, les essais critiques sur l’affaire et demande à consulter les dossiers du F.B.I. En rassemblant de cette documentation, l'artiste va révéler que les préjugés et les stéréotypes à l’égard des jeunes femmes célibataires rêvant de devenir actrices à cette époque ont fait partie intégrante de la constitution des archives du cas de Short. Les documents ne reflètent pas ses activités ou son histoire, mais plutôt celles des archivistes de l'histoire de l'époque.

 
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Natascha Niederstrass, Friday January 10th, 1947 (2015)
Impression jet d’encre, 52 x 72 cm. Courtoisie de l'artiste

 
Comment peut-on interroger cette représentation des femmes, se demande Natascha Niederstrass ? En s’appuyant sur les documents retrouvés, l’artiste décide de reconstituer un élément essentiel à l’enquête, la dernière semaine de la vie de Short. En 2012, Niederstrass se rend à Los Angeles et photographie sept lieux différents où la jeune actrice aurait été vue. Puis, elle appose sur chaque image « la preuve », tirée des archives officielles, du passage de Short. Cette série chronologique de photographies est une fusion dialectique entre les différents temps, pour reprendre le terme de Walter Benjamin(3). L’image créée par Niederstrass est extirpée de son contexte et invite alors son observateur à utiliser son imagination pour reconstituer le parcours. L’artiste a présenté ce travail dans une exposition individuelle à la galerie montréalaise Trois Points en 2015, où elle a ajouté une autre strate critique. Sur les murs de la galerie, à la façon des citations d’artistes apposées sur les murs des musées pour accompagner les œuvres, elle fait imprimer en lettres de vinyle des extraits de textes trouvés dans les archives, qui illustrent les tentatives des journalistes de modifier les preuves et de rendre l’histoire plus alléchante : « Le Los Angeles Herald-Express et le Los Angeles Examiner ont rendu sensationnel ce fait divers en transformant “le tailleur noir” que portait Short la dernière fois qu’elle a été aperçue en “une jupe serrée et une blouse légère”. Elizabeth Short est alors devenue le “Dahlia noir”, une “aventurière” qui “arpente Hollywood Boulevard”(4). » Ainsi, l’exploitation artistique des archives par Niederstrass constitue un corpus critique d’œuvres dont la matière première se trouve dans la mise à l’épreuve de la valeur d’autorité de l’archive.

Le travail de Wilson et celui de Niederstrass proposent respectivement une recherche, à partir d’archives, qui embrasse le caractère indirect et lacunaire de la connaissance historique et notamment du contexte de production des documents utilisés. L’archive n’est pas utilisée comme objet de vérification d’une histoire. Elle est soumise à une performance, ce qui permet aux artistes de poser un regard critique et ironique sur la notion de document officiel, objectif et savant. Leurs œuvres invitent le spectateur à faire ce va-et-vient entre la fiction et la réalité, entre l’interprétation et les faits, entre le commentaire poétique et le travail journalistique.

 
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Natascha Niederstrass, vue de l’exposition The Missing Week (2015)
Galerie Trois Points. Photo : Guy L’Heureux

 
(1) Mettre en archives n’est pas seulement un geste de stockage, il relève aussi d’un processus intellectuel et social de la part de l’archiviste; ce processus est l’archivation. Jacques Derrida (1995), Mal d’archive : une impression freudienne. Paris : Galilée, 154 p.

(2) Ce terme désigne le processus par lequel un objet ou une activité singulière obtient un statut artistique qui peut être institutionnalisé. Nathalie Heinich et Roberta Roberta (dir.) (2012). De l’artification. Enquêtes sur le passage à l’art. Paris, EHESS, coll. « Cas de figure », 336 p.

(3) Walter Benjamin (1989), Paris, capitale du XIXème siècle : Le livre des passages. Traduction de Jean Lacoste. Paris : Cerf, 976 p.

(4) Ce texte était inscrit en anglais au-dessus de la série des sept photographies dans l’espace d’exposition. Le texte original est le suivant : « The Los Angeles Herald-Express and the Los Angeles Examiner sensationalized the case by transforming the black tailored suit Short was last seen wearing into ‘a tight skirt and a sheer blouse’. Elizabeth Short then became the ‘Black Dahlia’, an ‘adventuress’ who ‘prowled Hollywood Boulevard’. »