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Les entretiens (2019)
Vue partielle de l’installation
AXENÉO7, Gatineau. Photo : Sébastien Cliche

 
Depuis vingt ans, Sébastien Cliche élabore, d’installation en installation, une œuvre d’une grande cohérence sous-tendue par une réflexion fine sur ce qui fonde nos façons d’agir individuellement et socialement. Prolifique, il a réalisé en dix ans onze œuvres de grande envergure, toujours intrigantes et constituées, la plupart du temps, de mobilier, d’objets, de caméras en circuit fermé, de bandes sonores et de textes. Les trois dernières sont Superviser l’oubli (2019), présentée à Sporobole, Les entretiens (2019), présentée à AXENÉO7, et Sédiments (2018), intégrée à l’exposition Éclats de mémoire, à la Grande Bibliothèque. Nous l’avons rencontré dans son atelier pour mieux comprendre la singularité de son approche.

Charles GuilbertÀ la source de votre travail, on sent un désir de créer des lieux fictifs.

Sébastien Cliche — En effet. J’ai commencé à adopter cette approche quand le centre d’artistes L’Œil de Poisson m’a invité à occuper sa petite salle. En en refaisant les murs et les plafonds, et en y ajoutant une ambiance sonore, j’ai créé une sorte de bunker(1)… J’avais envie de travailler à partir d’objets du quotidien, à échelle humaine. Une chaise, ça représente une chaise, mais c’est aussi une chaise sur laquelle on peut s’asseoir. Ce lien entre fonction et fiction m’intéresse beaucoup. Et puis, pour moi, l’espace est un matériau en soi. Quand j’entre dans une galerie que je connais, j’aime me sentir ailleurs, dans le monde d’un artiste. Voilà pourquoi j’aime transformer la galerie en un autre type de lieu. J’évite, par exemple, d’accrocher quoi que ce soit aux murs et, la plupart du temps, le système d’éclairage est intégré à l’installation elle-même. Ce que je cherche avant tout à créer, c’est une situation, une expérience.

 
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Nouveaux développements (2017)
Vue partielle de l’installation
Le Lieu, centre en art actuel, Québec. Photo : Sébastien Cliche

 
Il y a quelque chose de littéraire dans ce désir de fiction, non ?

De littéraire, oui : j’aime l’idée d’ouvrir une espèce de récit, de créer des chapitres. Mais on peut aussi faire le rapprochement avec le cinéma, ou le théâtre. Il y a quelque chose de scénographique dans mes œuvres. Elles renvoient souvent à un personnage, à la fois présent et absent. C’est un peu comme s’il était parti à la salle de bain, ou se chercher un café…

Qui est ce personnage ?

C’est souvent un contrôleur, un superviseur. Une sorte de surveillant surveillé. Quelqu’un qui est dans un rapport de contrôle, mais dans un rapport paradoxal. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant l’histoire de ce personnage, mais sa logique, le type d’inventaire d’objets qu’il aurait, sa tolérance aux mélanges de technologies, ce qu’il jugerait nécessaire comme niveau de finition… Quand une fiction prend forme, le projet devient plus indépendant de moi. Il impose sa façon de faire, son univers, et se détache peu à peu de l’atelier.

En même temps, ces lieux qu’on découvre ressemblent souvent à des ateliers ou à des laboratoires…

J’adore le travail d’atelier et, c’est vrai, je cherche à reconduire dans l’installation ce qui y arrive, souvent par hasard, à force d’essais et erreurs, de bricolage. J’aime aussi donner l’impression que les choses sont en train de se faire. Il y a toujours dans les installations des outils qui montrent que c’est en train d’être construit, réparé, assemblé; que les fragments ne sont pas encore réunis; que le récit est en train de s’élaborer.

C’est le sujet même de Self Control Room, que vous avez présenté à articule en 2014.

Dans ce cas, le personnage, c’était moi-même. Je me suis filmé dans l’espace d’exposition en train d’installer les différentes composantes de l’œuvre, qui incluait une salle de contrôle fermée. Dans cette pièce, placée au cœur de l’espace, se trouvaient des moniteurs qui diffusaient, pêle-mêle, des images en différé de visiteurs récemment présents dans la salle et des images d’actions que j’avais faites pour construire l’œuvre. Le personnage central se retrouve ainsi coincé entre deux rôles : celui de surveillant – puisqu’il se construit une salle de contrôle – et de surveillé.

 
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Superviser l’oubli (2019)
Vue partielle de l’installation
Sporobole, Sherbrooke. Photo : Sébastien Cliche

 
On sent, dans toutes vos œuvres, un désir de comprendre ce qu’il y a au fond, chez l’humain; ses mécanismes de défense, la façon dont fonctionne son cerveau.

Il y a des thématiques sociales dans mon travail, comme celle de la surveillance, mais, pour moi, elles passent au second plan. Au premier plan, il y a toujours l’individu aux prises avec sa conscience. Je suis toujours étonné, par exemple, du contrôle qu’on exerce sur soi-même. Comment se fait-il qu’on puisse passer une suite de journées ennuyeuses sans éclater, sans lancer des roches par les fenêtres ? On pourrait se désorganiser complètement. Mais non. On a un système – et on ne sait pas exactement comment il fonctionne – qui nous garde en un morceau et qui nous permet de fonctionner dans un univers complexe et d’affronter des situations dans lesquelles on est souvent mal à l’aise. Pour moi, c’est une source de questions profondes. Oui, il y a des éléments de psycho, de philo et de sciences cognitives dans mon travail. Ces champs de recherche m’intéressent beaucoup.

Parfois, les caméras en circuit fermé sont braquées sur des objets ou sur des photos, comme dans Nouveaux développements(2). Pourquoi ?

Mon but était de diriger le regard sur les objets autrement. C’est comme s’il y avait des yeux dans le dispositif lui-même. Et puis, j’aimais l’idée de jouer avec la caméra de surveillance, mais de ne filmer personne. C’est étrange : même si rien ne bouge, le fait d’avoir un circuit fermé en direct crée un effet d’immédiateté et semble rendre les choses vivantes. C’est du présent dans le présent. On peut aussi penser que ce regard braqué sur les choses, c’est celui du personnage derrière ce laboratoire. On le devine obsédé par une idée, une forme moderne : celle de l’architecture circulaire, reprise ad nauseam tant dans les objets que dans les différents documents à l’appui qui se déploient sur la grande table en forme d’anneau. On l’imagine en train de « monitorer », de surveiller ses propres réalisations. Enfin, derrière ce choix, il y a aussi mon propre désir de créer un jeu de cache-cache avec le spectateur. Comme les points de vue de caméra choisis transforment les objets en des formes très simples, les rendant abstraits – attitude elle-même très moderne… –, le spectateur doit faire plusieurs fois le tour du dispositif et multiplier les vérifications afin de comprendre d’où viennent les images présentées sur les moniteurs.

Vous amenez souvent le spectateur à faire face à de l’inattendu; c’était le cas dans La Doublure (3), où des performeurs imitaient en miroir les gens qui entraient dans l’installation, mais aussi dans Les entretiens, un dialogue vidéo entre « robots » rendu aléatoire grâce à la programmation informatique.

En effet, j’aime tendre des sortes de pièges au spectateur, entre autres pour garder son attention. Je pense qu’à partir d’un certain temps passé avec une œuvre, on accède à d’autres dimensions. Des couches se déposent. Une expérience s’installe. Il devient possible de revoir ses a priori, de remettre en question la façon dont on s’explique les choses, de prendre une distance devant cette tendance qu’on a à connecter les événements dans des chaînes de cause à effet. Une quête, à la fois physique et intellectuelle, est alors mise en branle.

 
(1) La réserve (2002).
(2) Présenté en 2017 à la Maison de la culture Maisonneuve, à Montréal, et au Lieu, centre en art actuel à Québec.
(3) Présenté en 2012 à la Galerie de l’UQAM.

 
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Superviser l’oubli (2019)
Vue partielle de l’installation
Sporobole, Sherbrooke. Photo : Sébastien Cliche

 
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Sédiments (2018)
Vue partielle de l’installation
Grande Bibliothèque, Montréal. Photo : Sébastien Cliche