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Vue de l’exposition Fugitifs!
Photo : MNBAQ, Idra Labrie

 


« DIMANCHE passé, au soir, s’est enfui de chez le soussigné, un NEGRE nommé ISMAEL, agé de 36 ans, aïant proche de 5 pieds 6 pouces; quelque chose de remarquablement triste dans la figure, et une peau entre le noir et le basané (…) » La Gazette de Québec, mars 1784.

Ceci est un extrait de l’avis de recherche d’Ismaël, esclave en fuite, paru dans la Gazette de Québec en mars 1784. Plus de deux siècles plus tard, ce moment décisif de son existence, tout comme celui de douze autres esclaves du XVIIIe siècle en quête de liberté, fait partie de l’exposition Fugitifs! présentée au Musée national des beaux-arts du Québec. L’historien et artiste hip-hop Aly Ndiaye, mieux connu sous l’alias Webster, s’est chargé du commissariat de l’exposition temporaire, installée dans l’une des salles de l’exposition permanente 350 ans de pratiques artistiques au Québec. Au cœur de Fugitifs! se trouve donc un sujet tabou, voire inconnu, de l’histoire du Québec : l’esclavagisme, qui fût présent de la colonisation française jusqu’au début du XIXe siècle. Le projet fait partie d’un effort de démystification de notre passé colonial amorcé par le musée en jetant un regard critique sur ses collections. Une ambition qui anime aussi le commissaire depuis plusieurs années, lui qui défend les multiples visages de notre passé commun et son identité plurielle.

En sondant l’histoire de l’esclavagisme canadien jusqu’à son abolition en 1833, Webster a trouvé treize personnes qui ont tenté d’échapper à leur condition de servitude. Ces récits de liberté sont en fait des avis de recherche publiés dans les gazettes de Québec et de Montréal par des maîtres voulant mettre la main au collet des fugitifs. En se basant sur ces coupures de journaux, parfois extrêmement détaillées, neuf bédéistes(1) ont été invités à réaliser des portraits grandeur nature des fugitives et des fugitifs. Les artistes du neuvième art complètent les descriptions des individus avec leur imagination, leur sensibilité et leur touche caractéristique. Que ce soit dans un style de bande dessinée européenne nerveux (Joe et Jack par Em) ou en imitant les aplats de couleur saturée de la gravure (Bett par MALICIOUZ), les illustrateurs tracent et colorent la résistance en une multitude d’éclats. Loin d’être misérabilistes, les portraits offrent de découvrir des enfants, des femmes et des hommes sous des traits nuancés. À savoir si ces histoires sont devenues des aventures de liberté farouchement défendue ou se sont soldées par un châtiment brutal, la question demeure. Aucun indice dans la salle des destins après l’avis de recherche.

 
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À gauche : Amel Zaazaa, 2018; À droite : Paul Bordeleau, 2018. Vue de l’exposition Fugitifs! Photo : MNBAQ, Idra Labrie

 
Absence remarquable

La section des portraits, dans laquelle se tient Fugitifs!, s’insère dans une scénographie frontale. Plus de deux dizaines de personnages semblent flotter dans la salle à la hauteur du regard pour former une foule attendant patiemment chaque visiteur. Dans la collection nationale, le Bas-Canada apparaît comme une colonie à la population homogène et bourgeoise, où la présence afrodescendante est complètement inexistante. Sans espace au centre, les esclaves en fuite représentés par les neuf bédéistes n’ont d’autre choix que d’occuper les murs. Les bourgeois font face aux visiteurs, les fugitifs observent en périphérie. Subtilement, cette dynamique d’accrochage met en évidence les rapports de force entre l’esclave et son maître. Rasant littéralement les murs, les fugitifs ne passent cependant pas inaperçus, les avis de recherche font d’eux des cibles dans l’espace public, comme le visage « remarquablement triste » d’Ismaël. Il est d’ailleurs troublant de découvrir que la plupart des textes originaux sont accompagnés d’une image semblable pour identifier la nature de l’avis : un dessin sombre aux vagues détails humanoïdes. Chaque portrait ici présenté redonne une part d’humanité nécessaire à ces histoires individuelles, surtout en comparaison des grossiers croquis des quotidiens du XVIIIe siècle. Des existences remarquables illustrées avec autant d’attention qu’une huile sur toile qui mettent en évidence leur absence de notre histoire coloniale. Un vide, maintenant, aussi remarquable dans l’histoire de l’art québécois.

Treize identités qui se dressent face à l’histoire, leur maître et finalement nous, visiteurs. Le MNBAQ affirme clairement dans le texte mural vouloir présenter une histoire de l’art incluant les sujets tabous et les oubliés. Ce qui marque à mon avis cette exposition est l’union réussie entre un désir d’humanisation par l’art et un discours critiquant les oublis de notre passé historique en se basant sur l’état actuel de la collection institutionnelle. Montrer les forces d’une collection ne devrait pas passer par l’omission de ses lacunes. Fugitifs! réalise cet exploit avec une scénographie ingénieuse et des œuvres empreintes de sensibilité.

 

L’exposition Fugitifs! est présentée du 10 avril au 2 septembre 2019 dans la salle « Devenir » du pavillon Gérard-Morisset du Musée national des beaux-arts du Québec. Des visites commentées données par Webster, le commissaire, auront lieu les 9 juin à 10h30 et 18 août à 14h.

 
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(1) Les bédéistes sont Paul Bordeleau, D. Mathieu Cassendo, Djief, Em, MALICIOUZ, Caroline Soucy, Richard Vallerand, ValMo et Amel Zaazaa.

 
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EM, Joe et Jack, 2018