S’il est difficile de trouver une unité à l’ensemble des tableaux tant les sujets et les traitements picturaux sont variés, au moins le visiteur pourrait-il convenir qu’ils sont tous figuratifs. Ce serait vrai. Ou presque. Car des nuances s’imposent qui rendent vaine toute classification et rhétorique toute discussion sur le clivage abstraction/figuration.

Il s’agit d’une exposition de peinture. De la grande, de la forte peinture. Rien d’autre. Aussitôt la puissance et la complexité des images s’emparent du regard. Elles soutiennent la richesse des propos de l’artiste. Et ils vous prennent à l’estomac, ses propos : échanges de tirs de roquettes (très explicites), carte géopolitique multicolore (abstraction ? figuration ?), paysage cosmique ponctué par des mains (abstraction et figuration), manifestation publique (pure figuration). Leur étrange éloquence à la fois distanciée et fraternelle vous clouent devant le tableau.

Vous prenez un peu de recul pour balayer l’ensemble de la scène. Mais bien vite, il faut vous approcher pour mieux observer telle zone où il se passe quelque chose de particulier et distinguer comment elle s’accorde avec sa voisine. Il faut vous approcher davantage pour distinguer et apprécier les détails. Vous remarquez alors qu’il n’y a pas d’effets de relief autre que celui propre à l’illusion picturale. L’artiste s’est employé à poncer la surface de ses panneaux au point parfois de laisser percer sous la couleur ainsi presque décapée les nervures du contreplaqué conférant au tableau sa vérité brute. Mais surtout, à force d’avancer et de reculer, vous constatez que les panneaux de grand format de Jules de Balincourt ont ceci de paradoxal qu’ils gagnent à être vus de près.

La peinture de Jules de Balincourt n’est pas au service d’un récit. Elle est pourtant narrative à sa manière. Par exemple, dans Untitled (2013), il est impossible de savoir pourquoi les belligérants procèdent à des tirs de roquettes les uns contre les autres : contrairement au traitement narratif traditionnel, nul passé n’indique à quand remonte le conflit ; nul futur n’annonce la fin des hostilités. C’est un présent perpétuel que donne à voir l’artiste. En outre, les effets d’ombre et de lumière qui enveloppent le tableau suggèrent que les spectateurs assistent peut-être à un spectacle de feux d’artifice. Cependant, vu de près, le regard résigné et blasé des protagonistes dément cette interprétation : ils subissent cette fête.

Pas narrative ? Alors, elle est romanesque, la peinture de Jules de Balincourt. Comme un écrivain, en effet, il semble déclarer : «Tout ce que je vous montre là paraît plausible, mais est faux et relève de la fiction.» Avec aisance et une ironie qu’on aurait tort de prendre pour de la désinvolture, l’artiste s’approprie les «trucs» de la peinture, Dans Untitled (Billboard), il reprend et pousse la mise en abyme du tableau dans le tableau jusqu’au deuxième degré. Il campe une rue ou une place urbaine qu’il masque presque entièrement avec un grand tableau d’affichage (premier tableau dans le tableau) qu’il recouvre de petites affichettes d’où images et textes ont été effacés sans doute par la pluie et le vent. Mais ce procédé donne l’occasion à l’artiste de peindre des rectangles monochromes par dizaines (deuxièmes tableaux dans le tableau).

Le panneau préféré de Jules de Balincourt s’intitule Idol Hands (2012). Il présente aussi une mise en abyme astucieuse. Des dizaines de portraits semblent plantés et éparpillés dans une large allée sablonneuse qui parcourt un somptueux parc public; les personnages sont peints dans un style photographique. Vu de près, on s’aperçoit que ces images sont placées au bout d’une tige que tiennent des silhouettes indistinctes. Il serait plausible d’en déduire qu’il s’agit d’une manifestation dont les acteurs arborent le portrait d’un proche disparu ou recherché. Le titre du tableau suggère plutôt qu’il s’agit d’un rassemblement au cours duquel chaque citoyen revendique sa dévotion à une idole. L’artiste a pris soin d’enserrer cette scène surréaliste dans une sorte d’enclave bordée par des montagnes et gardée par des statues, sans doute en marbre blanc, de soldats. Il souligne ainsi l’obsession de la sécurité qui hante les Américains et qui a gagné bien d’autres communautés.

La guerre est un thème qui revient dans beaucoup de tableaux de Jules de Balincourt. Pour en souligner l’aspect cauchemardesque, il mobilise avec économie et efficacité les ressources d’un artiste en pleine possession de ses moyens : couleurs, cadrages, symboles, dessins, profondeurs de champ, juxtaposition de plans, citations. Tel est le cas du tableau Ecstatic contact (2013) où, au milieu du bombardement de centaines de projectiles provenant de l’espace extraterrestre, des mains réalisées au pochoir, comme celle des parois des grottes préhistoriques, se dressent pour dire : «Arrêtez !».

Jules de Balincourt connaît depuis une dizaine d’années un grand succès. « Il fait partie, signale Stéphane Aquin, d’un groupe restreint de peintres contemporains qui ont su renouveler l’actualité de leur art en ce début de millénaire.» L’exposition que lui consacre le MBAM le prouve de façon éclatante.

Jules de Balincourt, peintures 2004-2013
Commissaire : Stéphane Aquin, conservateur de l’art contemporain

Musée des beaux-arts de Montréal
1380, rue Sherbrooke Ouest
Du 28 novembre 2013 au 6 avril 2014
Entrée gratuite

 
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