Dans la dernière série, intitulée Exercice de délicatesse / Composition # 3, chaque pièce accueille sur papier la représentation de fibres tissées ou nouées, de pièces de tricot qui suggèrent un vêtement, une armure ou un napperon, ajouré comme de la dentelle. Parfois, l’estampillage recouvre entièrement la surface de la feuille. Chaque image naît de la juxtaposition, l’une après l’autre, d’une même petite estampe dont l’artiste a conçu la forme, ce qui laisse deviner un travail de très longue haleine, pour ne pas dire un tour de force : même observées de près, les circonvolutions délicatement encrées (d’une couleur proche du gris foncé) ne révèlent pas le chemin suivi par la main pour arriver au résultat. Le principe de répétition d’un même motif ne leur donne pas pour autant un aspect mécanique : ainsi dans le napperon carré ajouré, Elmyna Bouchard a introduit une irrégularité dans la trame qui rappelle le « fait main » et fait légèrement onduler la pièce. Son titre (J’ajourerai, tu ajoureras, il ajourera) connote une tâche à réaliser docilement, et aussi l’amorce d’un dialogue. Le grand napperon formé de cinq lobes contient des trous comme si la pièce était usée, abîmée, mais son titre, Omettre de dire la vérité pour ne pas mentir, nous invite à une plus ample réflexion sur le lien fondamental entre la trame et la parole, tel qu’illustré par le mythe dogon voulant que la parole et le tissage soient une même chose, née du corps humain mué en métier à tisser. Revêtir sa résistance, sorte de plastron en mailles, évoque l’armure, tout en restant une parure délicate qu’on voudrait porter à son tour.

La qualité de ces dessins réside dans la multiplicité des enjeux esthétiques qu’ils convoquent : la trame, qu’elle décline sans craindre la référence à la fonction utilitaire, donc à l’artisanat, est aussi celle qui est la base de maintes explorations de peintres abstraits (de Mondrian à Agnes Martin), de sorte que notre œil/notre esprit oscille en permanence entre l’appréciation utilitariste de l’objet et ses possibilités esthétiques infinies.

Dans la plus petite salle de la Galerie, les fascinantes œuvres en papier de l’artiste berlinoise Fiene Scharp relaient de façon aussi subtile qu’efficace les recherches d’Elmyna Bouchard : prenant la grille pour structure de base, chaque œuvre de cette série intitulée Out of Focus est faite de découpages minutieux dans une feuille de papier qui transforment celle-ci en un dessin-objet extrêmement délicat flottant légèrement dans son support: il faut d’ailleurs s’en approcher pour percevoir le processus, méticuleux à l’extrême, qui est à son origine. L’utilisation de cheveux et de graphite renforce l’aspect tactile des œuvres, adoucit le côté hard edge du travail de Fiene Scharp, dont la référence à la ligne et à la grille rappelle les peintures minimalistes d’Agnes Martin et invitent aussi à la méditation.

Elmyna Bouchard
Exercice de délicatesse / Composition # 3

Fiene Scharp
Out of Focus

Du 11 octobre au 15 novembre

Galerie Trois Points
Édifice Belgo
Local 520
372, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal
Tél. : 514 866-8008
www.galerietroispoints.qc.ca(lien externe)

 

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Elmyna Bouchard
J’ajourerai, tu ajoureras, il ajourera, 2014
Estampillage sur papier
Édition 1/1
76 x 71 cm

 
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Elmyna Bouchard
Omettre de dire la vérité pour ne pas mentir, 2014
Estampillage sur papier
Édition 1/1
56 x 76 cm

 
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Elmyna Bouchard
Revêtir sa résistance, 2014
Estampillage sur papier
Édition 1/1
76 x 86,5 cm

 
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Fiene Scharp
Sans titre, 2014
Papier coupé
30 x 25 x 3 cm