Moderne, à Ottawa, Monet et ses ponts à Argenteuil entre 1872 et 1875 ? Modernes, à Québec, les paysages ruraux du début du XXe siècle de la collection Pierre Lassonde ? Modernes, à Montréal, entre 1920 et 1933, les portraits des jolies bourgeoises du Groupe de Beaver Hall ?
Oui, si l’on donne au mot moderne son sens de «de son temps» ou «à la mode». Oui, si l’on admet que sans se revendiquer porteurs de bouleversements radicaux ou révolutionnaires, les artistes, quelle que soit l’époque, attestent avec fermeté leur différence avec ceux de la génération qui les précède. Non, si l’on considère que d’un point de vue historique, la modernité s’amorce avec Cézanne, se poursuit avec les cubistes, se prolonge avec les écoles du surréalisme. Non, si l’on considère qu’au Québec, c’est John Lyman, en 1942, qui inaugure la modernité ; elle se cristallise quelques années plus tard d’abord autour de Paul-Émile Borduas et de ses compagnons signataires du Refus global, en 1948, puis de divers mouvements prônant l’abstraction qui fleurissent au milieu des années 1950. Cependant, ces «vérités» livresques et un peu stéréotypées ont le défaut de gommer l’idée que la modernité est avant tout une affaire d’attitude rebelle, voire festive, et qu’elle se glisse dans les interstices des histoires officielles. Ainsi, les conservatrices et les conservateurs de nos musées ont bien raison de qualifier de modernes les artistes, leurs oeuvres et les périodes de leurs productions dans les expositions qu’ils proposent puisqu’ils y voient en toute justesse l’expression de nouveautés particulières à leur temps. Enfin, le mot moderne attire les foules. Pourrait-on, dès lors, reprocher aux dirigeants des musées de séduire le plus vaste public possible ?
Sont-ils modernes les milliers d’étudiants qui sont inscrits ou qui vont s’inscrire dans les écoles, collèges et universités dotés de programme d’enseignement des arts ? Modernes ? Ils préféreraient les qualificatifs de contemporains ou actuels. Les plus ambitieux opteraient même pour inclassables. Telle n’est pas pourtant la question centrale qui court au fil des 36 pages du dossier Art-Éducation que nous consacrons à la formation des artistes de demain. Auprès des galeristes, artistes, professeurs et étudiants qu’ils ont rencontrés, les membres de notre équipe de collaborateurs ont essayé de savoir quelle valeur peut avoir le diplôme (baccalauréat, maîtrise) qu’obtient un aspirant artiste à la fin de ses études. Assurément, si la plupart des étudiants rêvent d’entreprendre une carrière d’artiste, peu d’entre eux y parviendront. Comment les professeurs s’y prennent-ils pour valoriser les talents et les tempéraments de leurs élèves ?
Dans un monde où les obstacles sont nombreux, quels moyens donnent-ils aux futurs artistes de défendre leur talent avec quelque chance de succès ? Si les jugements recueillis sont nuancés, certains sont parfois narquois, et même sévères.
L’année 2015 s’est ouverte dans la violence en France. Le massacre de l’équipe de Charlie Hebdo nous a tous ébranlés. L’année s’achève dans une violence encore plus grande. Et plus large : nul pays n’est à l’abri d’attentats meurtriers. Ce n’est plus la liberté d’expression qui est attaquée, c’est la liberté de vivre. Dès lors, nous sommes tous concernés. Est-ce que le largage de tonnes de bombes constitue la réponse la plus appropriée ? Rien n’est moins sûr. Une fois encore, nous avons choisi de commenter les images stridentes, voire apocalyptiques, que donnent certains artistes de tant d’horreurs (Seymour Segal, Isaac Cordal, Kittie Bruneau, Joel Stevens). Comparées à la réalité, elles sont évidemment dérisoires. Peu importe. Elles existent. Elles crient. Est-il présomptueux de formuler le voeu que l’année 2016 soit pacificatrice ? Je m’y risque.

Bonne lecture et bonne année.

Bernard Lévy
Image
Photo: Bianca Diorio