Tout au long, comme un murmure sous l’eau, on entend la voix de Nuliajuk, considérée comme la mère de toutes les races humaines, dire : « Je vis ici avec mes propres enfants, les Inuits, et je peux retenir tous les animaux dans mes cheveux ». Elle est tout de même inquiète. « Depuis que la glace s’est mise à fondre, on a repéré les trésors de mon royaume. On creuse, on pompe, on stocke. Mes beaux détroits vont-ils se couvrir de réservoirs ? »

Un vieil instituteur inuit, lui aussi, est inquiet. « Avec les changements climatiques, notre mode de vie millénaire basé sur la subsistance, est bouleversé. » Les Inuits ont été, contre leur gré, sédentarisés. Leurs enfants leur auront été enlevés de force, punis s’ils parlaient leur langue ou évoquaient leurs croyances. Il ne faut pas oublier non plus « les autres abus, y compris les abus sexuels, qu’on leur a fait subir », signale Heather Igloliorte.

Cette belle et brillante Inuit, qui enseigne l’histoire de l’art à l’université Concordia, est toutefois ravie de constater que la seule véritable ressource économique dont ils ont pu jouir est venue de leur art, promu aujourd’hui par de nombreuses galeries dans le monde. Pour l’écrivain Jean Désy, ce peuple artiste est aussi doué d’un étonnant sens de l’humour.

« L’or noir qu’ils tirent de mes entrailles, s’interroge Nuliajuk, comment ces nouveaux venus vont-ils le transporter ? Sur leurs fragiles esquifs, prêts à éclater à tout instant ? »

« Le trafic des pétroliers, cuirassés, bateaux de marchandises augmentant dans cette zone à l’écosystème très vulnérable, des accidents sont à prévoir dont les conséquences sont terrifiantes », indique Douglas Struck, journaliste spécialiste du réchauffement climatique. Il a notamment rendu compte du déversement de l’Exxon Valdez, alors que « même dans cette zone nettement moins fragile, avec ses milliers d’oiseaux morts et sa couche de pétrole étalée sur la mer, le désastre était déjà considérable ».

Cette situation soulève maints autres problèmes. Pour le gouvernement canadien, ces eaux lui appartiennent, puisque les terres qui en bordent les rives sont habitées par des populations sous son autorité. Suzanne Lalonde, avocate spécialiste du droit maritime, espère que les Inuits auront leur mot à dire dans les discussions à venir.

Déjà le gouvernement des États Unis conteste la thèse canadienne. Pour l’administration américaine, il s’agit d’eaux internationales hors de toute juridiction, donc ouvertes à qui le désire. Un vrai Far West en perspective ! Comment ce lieu stratégique au sol riche de pétrole, d’or et de diamants ne ferait-il pas naître bien des convoitises ? Quant au Canada, faire reconnaître sa souveraineté constitue une exigence majeure.

Ces graves problèmes n’empêcheront cependant pas un des participants du film, un Inuit dans la jeune quarantaine, de déclarer : « Pour ma part, je vais continuer à chasser, loin de la télé, juste avec la magnifique nature infinie autour de moi ». Pour combien de temps encore ? L’art Inuit sera-t-il relégué dans les sections ethnologiques des musées ou restera-t-il vivant?

 
Voir l'invisible, 48 min. Couleur (2015)
Le samedi 19 mars à 12h30 au Musée McCord
Autre film au programme, Le Chemin partagé.
Le tout sera suivi d’une discussion.

"Fiche du film"(lien externe)

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