Choix difficile que celui d’affronter l’oeuvre. Les historiens de l’art, tout comme les commentateurs, n’en ont pas toujours le courage. Ils préfèrent s’attarder sur les circonstances entourant les créations, la vie de l’artiste, son affiliation à une tendance ou à une école, le milieu où il évolue. Ces renseignements ne sont certes pas négligeables ; ils ont au moins le mérite de donner un contour humain à l’artiste. Néanmoins, ils sont insuffisants.

 
En tant que rédacteur en chef, j’ai choisi de soutenir mes collaboratrices et mes collaborateurs dans les efforts qu’ils déploient pour divulguer le mieux possible le sens des oeuvres produites par un ou plusieurs artistes. Peinture, sculpture, installation, performance, vidéo : qu’est-ce que ces choses, qu’est-ce que ces actes veulent dire ? À qui ? Comment ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’une oeuvre a à dévoiler qui, avant elle, était obscur ? Tel est l’enjeu. Telle est la grande question.

Y répondre, voilà ce qu’attendent les lecteurs : de l’amateur d’art à l’expert.
Affronter l’oeuvre. Lui faire dire ce qu’elle refuse d’exprimer avec le langage des mots. Trouver le ton juste et le rythme adéquat pour rendre perceptible une voix – oui, une voix – porteuse d’une écriture. Ainsi le commentaire se ferait l’écho d’une musique – celle de toute oeuvre d’art – serait-elle criarde, dissonante, provocante, chahuteuse ou chaleureuse ou tout ce que l’on voudra.

Trouver les mots. Les plus forts, les plus tendres, les plus proches de soi, les plus lointains, les plus précis. Et transmettre ainsi le sentiment de comprendre. Comprendre ? Non. Non, parce qu’il n’y a rien à comprendre. Expliquer alors ? Donc, ne pas faire l’économie d’une impitoyable observation, quitte à déboucher sur des moments comme l’exaltation, la joie, la tristesse ou la colère. Et, plus difficile que tout : être soi et s’effacer pour laisser le lecteur libre de juger par lui-même.

Être soi ? Alors, douter. Dans un monde submergé de vérités, quelle dure épreuve que celle de faire entendre le doute ! Au milieu de la tyrannie de l’actualité et de ses impératifs de modes, de tendances, de mots d’ordre, d’expressions en vogue, quelle pertinence trouver, par exemple, pour justifier des choix de sujets et d’articles à écrire ? Cruciales décisions à prendre, n’est-ce pas ? Je ne les prends pas seul. Une revue comme Vie des Arts compte des collaborateurs compétents et des correspondants dont les suggestions conduisent à de judicieux choix. Sinon, comment expliquer une longévité si enviable ?

Soixante ans. Et rien, pourtant, n’est assuré. Chaque numéro est conçu et réalisé comme s’il était le premier. Tout recommence chaque fois. Il faut trouver de l’argent. Il faut aussi inventer des formules dont la justesse rende justice aux créations, des plus dépouillées aux plus sophistiquées.

Et justement, ce numéro contient un cahier spécial assez original : il comprend vingt-cinq articles consacrés chacun au commentaire d’une seule oeuvre. C’est l’exercice auquel se sont prêtés quelques-uns des collaborateurs de la revue à l’occasion de ce numéro soulignant les soixante ans de Vie des Arts. L’oeuvre que chacun d’eux analyse a été gracieusement donnée par des artistes et des galeristes. Elle sera vendue au bénéfice de la revue au cours du Gala célébrant son soixantième anniversaire.

J’ai tenté d’esquisser dans cet éditorial ce que représente pour moi le rôle de rédacteur en chef. Pour que soient appliqués les quelques principes que j’ai hâtivement ébauchés, j’exerce un rôle d’animateur qui accueille les idées des membres dévoués d’une équipe et qui en coordonne la matérialisation.

L’avenir ? Il tient en une phrase : il va falloir profiter de la révolution numérique. Là encore, les plateformes qui connaîtront le succès seront celles qu’animeront des auteurs qui affronteront les oeuvres pour en tirer l’éclairage qu’attendent les spectateurs. L’occasion sera sûrement propice d’ailleurs pour conquérir de nouveaux publics.

Amis lecteurs, merci d’être là, toujours fidèles et, je l’espère, pour longtemps encore. Bonne lecture.

 
Bernard Lévy