Avec son concept, Shepard Fairey s'est acquis, presque du jour au lendemain, une renommée internationale : elle culmine en janvier 2009 lorsque le très sérieux National Portrait Gallery, à Washington, annonce qu'il souhaite inclure le dessin original de l'affiche dans sa collection de portraits officiels de présidents américains.

Quelle formidable consécration pour un artiste qui, jusque-là, œuvrait principalement dans une illégalité sanctionnée de nombreuses fois par des séjours en prison! L'Institute of Contemporary Art (ICA) de Boston a décidé de mettre un peu de lumière sur ce succès phénoménal en présentant une exposition qui retrace les grands moments de la carrière de Fairey et notamment sur son travail dans le contexte particulier de « 'art de la rue ».

Bien que le graffiti existe au moins depuis l'Antiquité, ce n'est que depuis les années 80 qu'il a pris l'ampleur qu'il connaît aujourd'hui. Associé à la vie urbaine, à la culture hip-hop mais aussi à la violence et au vandalisme, il demeure une forme d'expression largement proscrite. Depuis quelque temps, les amateurs du genre tentent de changer les mentalités en soulignant la différence entre le graffiti «tag», composé de signatures gribouillées au feutre ou à l'aérosol, et le « street art » : l'art de la rue, forme d'expression souvent plus élaborée et originale qui peut prendre différents aspects et qui est, en général, plus appréciée par le public. Le travail de Shepard Fairey appartient à cette deuxième catégorie.

L'exposition montre qu'avant le portrait d'Obama qui l'a fait connaître dans les « cercles officiels », Shepard Fairey était déjà une célébrité dans l'univers de l'underground. Sa « marque de commerce » immédiatement reconnaissable consiste à reprendre le visage du lutteur André the Giant, à le reproduire et à le diffuser le plus possible sur différents supports, principalement des autocollants. Il s'inspire ainsi du concept du graffiti en utilisant des méthodes qui s'apparentent plus au langage de la publicité. Ce moyen de diffusion sauvage constitue une manière efficace de toucher un large public avec peu de moyens. Comme il l'a fait avec le portrait d'Obama.

Outre son attrait pour la culture populaire, Fairey puise son inspiration chez les dadaïstes, dans le constructivisme russe et les fresques murales de l'Amérique latine. L'exposition présente des portraits réalisés avec des techniques mixtes, allant du collage à la sérigraphie ; des œuvres de très grand format démontrent l'habilité évidente de l'artiste à mélanger les genres pour en tirer des œuvres d'une grande délicatesse qui témoignent d'un style très personnel. Certes, le lien avec le pop art et la manière Andy Warhol doivent être soulignés.

Les œuvres de Fairey existent dans un contexte précis ; elles prennent tout leurs sens hors des circuits traditionnels de l'art grâce à leur diffusion à grande échelle dans l'espace public (de nombreuses photos dans l'exposition témoignent de l'ampleur de ce phénomène). Dans le même esprit sur le pop art, elles remettent en question le rôle de l'artiste, la notion d'originalité et l'appropriation des images. Mais elles sont aussi liées à un mouvement de «contre-culture» qui travaille dans l'illégalité, privilégie l'anonymat et rejette les valeurs établies défendues par des établissements, comme les musées. Dans cette optique, une exposition du type de Supply and Deamand demeure problématique. Sorties de leurs contextes, les œuvres qu'elle présente ont-elles la même portée auprès des visiteurs que lorsqu'elles étaient dans la rue offertes à la vue de tous les passants?

Certaines d'entre elles peuvent d'ailleurs irriter le spectateur par leur apparente naïveté et le portrait manichéen qu'elles donnent du monde. Il faut dire aussi que cette forme d'art est caractérisée par un graphisme provocateur: leur énergie et leur spontanéité ne laissent personne indifférent. Leur objectif consiste à attirer l'attention, à sensibiliser un maximum de gens, ce que justement les œuvres de Sherpard Fairey réussissent très bien à faire.

 
Shepard Fairey
Obama HOPE, 2008
Medium mixte, crayon, collage sur papier.
183 x 122 cm
Courtoisie de Obey Giant Art

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Article paru dans Vie des Arts, vol. 53, n° 216, automne 2009, p. 18-19 (pdf(lien externe))