J’étais déjà familier avec l’oeuvre et la carrière exemplaire de Fernand Leduc quand je pus enfin faire sa connaissance à Québec, à l’automne 1997, à l’occasion d’une exposition organisée par le Musée du Québec. À 80 ans bien sonnés, il manifestait encore une belle énergie, parlant avec enthousiasme de ses projets à venir. Visiblement fier de pouvoir présenter ses oeuvres des années 1992-1996, il trouvait un réel plaisir à dialoguer incognito avec les visiteurs quand ils paraissaient intrigués par ses monochromes sériels. D’emblée, je fus impressionné par la passion qui l’animait, mais aussi par son sens de la communication, son empathie et sa modestie.

Au risque de raccourcis réducteurs, rappelons que Leduc fait la connaissance de Borduas dès 1941, qu’il est admis comme membre de la Contemporary Arts Society en 1944, qu’il rencontre André Breton à New York l’année suivante, qu’il participe à la première exposition du futur groupe des automatistes à Montréal en 1946, qu’il signe le manifeste Refus global deux ans plus tard. Il participera à des dizaines d’expositions collectives et individuelles au pays et en France, qui lui vaudront plusieurs reconnaissances dont le premier prix aux Concours artistiques de la province de Québec en 1957, le prix Philippe-Hébert de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1978 et, bien sûr, le prix PaulÉmile-Borduas, la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec dans le domaine des arts visuels, en 1988.

De nombreux articles, monographies et catalogues comprennent des analyses de son oeuvre pictural et de ses écrits. Mentionnons notamment l’exposition Fernand Leduc de 1943 à 1985 d’abord présentée à Chartres et à La Rochelle avant d’entreprendre un circuit dans différentes villes canadiennes ; l’exposition rétrospective Fernand Leduc. Libérer la lumière au Musée national des beaux-arts du Québec en 2006. Ces deux manifestations auront souligné la recherche constante de la lumière qui aura caractérisé la trajectoire picturale de Fernand Leduc, depuis les gestes spontanés de sa période automatiste jusqu’aux brouillards épurés et vibrants de ses microchromies, en passant par le dynamisme construit de sa période plasticienne à partir de 1955. Demeuré jusqu’à la fin fidèle à lui-même, l’artiste se confiait récemment en ces termes au journaliste Jean-Louis Gauthier dans la perspective d’une biographie à paraître : « L’éternel est au-dedans de nous. C’est cette lumière-là que j’ai tenté de saisir à travers ma peinture. »

En un sens, Leduc était à l’image de ses tableaux. Pour les apprécier, pas question de se limiter à la surface de la toile ; il faut prendre le temps de les explorer à fond, au beau risque de s’y perdre ! Leduc était un peintre qui s’interrogeait, qui interpellait, un artiste en quête de réponses, de rencontres et de dialogues. Véritables palimpsestes, ses microchromies sont en quelque sorte des autoportraits. Sous leur surface apparente, il y a les traces d’une gestuelle vigoureuse ou d’une géométrie affirmée.

Leduc était un être entier, un doux capable de longs silences et de beaux emportements quand l’essentiel était en cause. À sa manière, il appartenait au monde et il cherchait à échapper au monde. Tel un alpiniste, il aspirait à la lumière des sommets, à échapper aux contingences du temps et de l’espace.

À Paris en 1947, les Leduc auront été partagés entre le rêve, l’inquiétude, la déception, l’espoir… et la faim. Ils auront connu les difficultés et les angoisses de la vie quotidienne, le poids inhérent aux privations et à l’inconfort des lieux habités. Dans la lettre qu’il adresse à Raymond Abellio le 29 juin 1950 alors que l’exposition qu’il présente avec Jean-Paul Riopelle à la Galerie Creuze est en cours, Leduc parle de « l’extrême difficulté matérielle » où il se trouve, précisant qu’il n’a « même pas le matériel pour peindre ». Mais notre éternel optimiste s’empresse d’ajouter que « tout cela s’arrangera ».

Et voilà que bientôt la chance lui sourit : à des conditions dérisoires, Thérèse Renaud (1927-2005) et lui pourront prendre des vacances sur l’île de Ré en compagnie de leur fille Isabelle qui a à peine dix mois. C’est dans ce contexte que Fernand réalisera sa magnifique série de gouaches de l’été 1950. Il y fera écho dans sa lettre du 16 juillet adressée à Borduas : « Nous sommes à la Flotte-en-Ré (Charente-Maritime). Un pays fantastique qui ne cesse de nous émerveiller par sa profonde simplicité.

Notre premier contact avec les habitations, car c’est ce qui frappe ici, nous a rappelé intensément votre souvenir. Le noir et le blanc s’étalent partout. D’interminables murs blancs soulignés par un solage noir. Le noir ici est appliqué par nécessité pour garantir les fondations de la dégradation saline. Puis aux volets des taches parcimonieuses de vert, de bleu, d’orangé, de gris-bleu, le tout exalté par l’ambiance extraordinairement bleue du ciel et de la mer. Je vous parle de couleurs, car je n’ai jamais aussi vivement ressenti leur emprise. Frappés d’abord par la franchise du noir et du blanc, c’est peu à peu le bleu qui nous envahit. »

Quelque 64 ans plus tard, le rideau bleu opaque de la nuit vient de tomber sur la longue aventure de Fernand Leduc dans l’archipel des « îles de lumière ». Libéré du temps, il vogue désormais dans l’espace infini de ces nuits idéales dont il avait magistralement exploré les tonalités bleues dans une merveilleuse série de dix pastels réalisée à Casano en 2004 (Nuits, coll. MNBAQ).

À l’époque, il était encore « jeune », mais il faisait déjà partie de la cohorte des immortels.

 
Fernand Leduc
Triptyque ocre-violet-rouge, 1965
Huile sur toile
195,4 x 291,6 cm
SODRAC
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Portrait de Fernand Leduc dans son atelier à Montréal, 1946
Photo Maurice Perron, coll. Musée national des beaux-arts
du Québec, Québec.
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John R. Porter, président du conseil d’administration de la Fondation du Musée national des beaux-arts du Québec.

Article paru dans Vie des Arts - n° 234 - Printemps 2014, pp. 22-23