Puis à l’automne, quand Thérèse et Fernand rentraient, rue de la Roquette à Paris, dans le quartier de la Bastille, Fernand nous montrait ce qu’il avait peint durant l’été. Il y avait des dizaines et des dizaines de pastels, tous aussi somptueux les uns que les autres. Il nous demandait d’en choisir un.

Dans ses pastels, on reconnaissait la lumière de Casano, quelque chose du génie des lieux, comme un souvenir de l’été qui venait de s’achever. On ne le voyait jamais peindre ; pourtant, il peignait toute la journée ; sa peinture était totalement intégrée à sa vie quotidienne.

Contrairement à ce qui a été écrit, la peinture de Fernand Leduc n’a rien de minimaliste. Avec Leduc, on est loin de tout formalisme. On est vraiment dans la vie. L’art fait partie de la vie. Avec ses Microchromies à partir de 1970, Leduc a inventé une nouvelle façon de voir le paysage, la nature et la réalité organique. Cette peinture, bien qu’abstraite, s’ouvre vers une pluralité de manières d’être au monde. Le tableau a beau se donner à voir comme tel avec sa matérialité, il nous dit en même temps qu’il est beaucoup plus que ça. Hors de l’espace reclus de la peinture, le chant du monde, ou comme dans le cas de la série Kosovo, ses heurts, son chaos, s’infiltrent et se laissent entendre.

Ces tout derniers jours ont dû être difficiles pour Fernand, car il ne voyait plus grand-chose à cause d’une dégénérescence de la macula. Pour quelqu’un qui a vécu aussi intensément la couleur – il a vécu le gris, le jaune, il a vécu le bleu –, se retrouver comme cela, sans voir, a dû être catastrophique.

Pourtant, Fernand, toujours zen, ne se plaignait jamais. Il nous disait qu’il pensait à sa vie. Et c’est vrai qu’il a eu une belle vie – mais il ne parlait jamais de son enfance –, une vie bien remplie et peut-être un peu longue selon lui. Et là, nous nous sommes groupés dans une chaîne de pensées et d’émotions autour de lui, autour de sa peinture, de sa conception de la lumière. Et ensemble, on le salue.

 
Fernand Leduc
Ciels d’hiver à Chapala 2, 2008
Pastel à l’huile, 50 x 70 cm
Signé au dos
SODRAC
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Article paru dans Vie des Arts - n° 234 - Printemps 2014, p. 24