Pendant la pandémie, le directeur de la santé publique du Québec, Horacio Arruda, a comparé les défis de la COVID-19 à la construction d’un avion en plein vol. La même image pourrait s’appliquer à la 38e édition du Festival International du Film sur l’Art (FIFA).

Le 12 mars 2020, à cinq jours de l’ouverture du FIFA, le gouvernement du Québec annonce l’annulation de tous les rassemblements de plus de 250 personnes. Malgré lui, Le FIFA se trouve à être le premier événement culturel confronté à la pandémie, sans manuel de vol. Un état de choc pour tous. Le jour même, un premier communiqué fait part de l’annulation du Festival. Puis, quarante-huit heures plus tard, revirement de situation, le FIFA annonce la tenue de la 38e édition en ligne. Philippe U. del Drago et son équipe présenteront au final 180 films des 244 annoncés, soit près de 74 % du programme initialement prévu. Ils démontreront un leadership extraordinaire. Non seulement sauvent-ils le Festival, mais ils vont inspirer au milieu culturel une ligne de conduite à adopter pendant le confinement : protéger les emplois, explorer des options, proposer du contenu, créer des liens entre artistes et publics, et apporter de la lumière dans cette période sombre. Vie des Arts dresse le bilan avec le directeur général et artistique du FIFA, Philippe U. del Drago.

Danielle Legentil – Comment avez-vous anticipé le coronavirus au FIFA ?

Philippe U. del Drago – Dès l’annonce de la pandémie à l’international, les invités ont commencé à s’informer sur la tenue du Festival. Certains se désengageaient en raison des restrictions dans chacun des pays. Notre responsabilité sociale était engagée et nous avions déjà envisagé de baisser les jauges dans les salles. La conférence de presse du premier ministre Legault a éclairci la position. Deux heures plus tard, nous annulions le Festival. Mais le soir, assis dans mon salon, je me demandais comment sauver les emplois du personnel engagé.

Philippe U. del Drago, directeur général et artistique du Festival International du Film sur l’Art. Photo : Maryse Boyce

En quarante-huit heures, vous êtes parvenus à migrer en ligne et à présenter la majorité des films du Festival. Comment avez-vous réussi ce tour de force ?

On s’intéresse depuis longtemps aux nouvelles technologies. Nous avions déjà entamé une réflexion sur ce que pourrait être un Festival en ligne, mais projeté dans deux ou trois ans. Là, il a fallu passer à la vitesse grand V sans avoir aucun comparatif. Quelle technologie utiliser, quelle plateforme ? Comment réorganiser l’organigramme ? Et quelle serait la réponse des partenaires et des ayants droit ? Le jeudi soir, nous leur avons envoyé une lettre, en ballon d’essai, ce qui nous donnait la fin de semaine pour évaluer la situation. Les circonstances et le court délai ont joué en notre faveur. Le lendemain soir, nous avions déjà quatre-vingts autorisations. Nous tenions un Festival. L’annonce s’est faite le samedi. C’était d’autant plus incroyable qu’il y avait quarante-sept premières mondiales prévues en salle dans toutes les catégories. Cela illustre la générosité des réalisateurs qui nous ont donné leur accord.

Quelle était la stratégie sous-tendue ?

Une offre simplifiée : le FIFA en ligne sur Vimeo, une tarification réduite à 30 $ (l’équivalent de deux billets d’entrée au cinéma) pour tous les films et pour toute la durée du Festival. Enfin, une promotion globale du Festival, moins ciblée que d’habitude sur des films précis.

Quels sont les principaux défis du passage d’un festival en salle à celui d’un numérique ?

En termes de ressources humaines, nous avons dû prendre un virage service à la clientèle pour accompagner les festivaliers et répondre aux nombreuses questions – entre autres sur le plan technique concernant la plateforme numérique. Autre défi : Internet a sa propre logique. L’erreur serait de transposer l’expérience d’un festival 3D en 2D. On passe d’une expérience en salle à une projection intime à la maison. L’environnement, l’expérience ne sont plus les mêmes. Il faut également s’adapter à un territoire virtuel, à de nouveaux publics, tout en s’adressant à la clientèle fidèle. Et ce, sans oublier de s’aligner sur les valeurs et la mission de notre Festival, notamment de présenter un art de qualité.

Marie-Eve de Grave, Dora Maar, entre ombre et lumière (2019), 52 min. OEuvre : Dora Maar, Les années vous guettent (1932) © Succession Dora Maar / SOCAN (2020)

Quels sont les avantages et les désavantages du Festival numérique ?

Le Festival numérique nous a permis de maintenir l’événement. Le numérique offre des atouts indéniables : possibilité de développer de nouveaux publics transdisciplinaires, de rejoindre davantage le segment des 18-35 ans, d’élargir le territoire en couvrant de nouvelles zones géographiques. Ainsi, nous avons pu compter sur des villes du Canada sensibilisées au documentaire, comme Vancouver, Calgary, Toronto, Ottawa et Halifax.

Par contre, avec le numérique, l’interaction humaine directe se perd. Tout passe par des écrans ou par des procédés technologiques. Au FIFA, nous croyons profondément dans les relations humaines, dans les interactions directes, moins transférables en ligne. Les rencontres font partie de tous les volets du programme : projections publiques, entretiens avec les réalisateurs, ateliers, etc. C’est pour cela que nous avons demandé aux réalisateurs une courte vidéo pour présenter leur film en ligne. On a aussi invité les festivaliers à transmettre par écrit aux cinéastes leurs commentaires critiques.

À l’ouverture, le Festival affichait 140 films et, à la fermeture, il en comptait 180. Peut-on dire que ce fut en quelque sorte un work in progress (cocréation évolutive) ?

Oui. Au fur et à mesure que les autorisations nous parvenaient, les films étaient ajoutés sur la plateforme. Ceci dit, la notion de work in progress est fondamentale aujourd’hui. Avec les changements sociaux et technologiques, tout va vite ! Il faudra désormais l’intégrer dans le processus de création. L’évolution de la culture se fera au regard de la capacité à se renouveler. Il faut laisser la place à l’expérimentation, mettre l’emphase sur la démarche. La pire chose serait de fixer de manière définitive la direction vers laquelle on avance. Ainsi, on aimerait bien, au FIFA, proposer un film non fini et en discuter avec le public. Cela demande d’avoir une culture d’entreprise axée sur l’ouverture. C’est ce qui a permis à l’équipe de réagir rapidement.

Vos dernières réflexions ?

En gestion de crise, il faut se raccrocher à notre mission et se demander : c’est quoi notre métier ? Le contexte a changé, comment l’appliquer ? Dans les années à venir, il faudra réfléchir à l’apport du numérique de façon globale et au FIFA en particulier. Nous participons déjà à plusieurs groupes de travail transversaux. Repenser à l’expérience du public, à la diversification des clientèles, à la littératie numérique, etc. Et à la question fondamentale des relations humaines. 

La 39e édition du FIFA se tiendra du 16 au 28 mars 2021. À suivre !