Le 13 février 2014, le gouvernement du Québec a organisé une cérémonie de commémoration nationale à la mémoire de l’artiste Fernand Leduc décédé le 27 janvier à Montréal. Animée par John Porter, président de la Fondation du Musée national des beaux-arts du Québec, cette cérémonie s’est déroulée avec la partici­pation de M. Maka Kotto, ministre de la Culture et des Communications. Line Ouellette, directrice du MNBAQ, qui a mentionné l’ouverture d’une salle permanente du Musée consacrée à Fernand Leduc, Gilles Lapointe puis Anne-Marie Ninacs, tous deux professeurs en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal, Diane Dufresne, chanteuse, Lucas Viau, petit-fils de Fernand Leduc, et Isabelle Leduc, fille du peintre, ont rendu hommage à l’artiste.

Nous publions trois témoignages qui donnent une idée de l’envergure de l’œuvre de Fernand Leduc, ainsi qu’un inédit de l’artiste lui-même, sorte de credo et de testament esthétique. John Porter évoque quelques aspects de la figure et de la carrière de Fernand Leduc ; Normand Biron, membre du comité de rédaction de Vie des Arts, rappelle les circonstances qui ont conduit Fernand Leduc à énoncer les propos dont on trouvera la transcription ; René Viau, critique d’art, membre du comité de rédaction de Vie des Arts et gendre de Fernand Leduc, souligne combien Fernand Leduc a inventé une nouvelle façon de voir le paysage.

Il est utile de préciser que Vie des Arts a consacré de nombreux articles aux œuvres de Fernand Leduc. On peut avoir accès gratui­tement à ces articles en consultant l’onglet Magazine/Numéros archivés du site www.viedesarts.com. 

Fernand Leduc demeurera à tout jamais l’un des géants de l’histoire de la peinture au Québec et au Canada. Il s’est éteint dans la nuit du 27 janvier 2014 à l’âge de 97 ans.

J’étais déjà familier avec l’œuvre et la carrière exemplaire de Fernand Leduc quand je pus enfin faire sa connaissance à Québec, à l’automne 1997, à l’occasion d’une exposition organisée par le Musée du Québec. À 80 ans bien sonnés, il manifestait encore une belle énergie, parlant avec enthousiasme de ses projets à venir. Visiblement fier de pouvoir présenter ses œuvres des années 1992-1996, il trouvait un réel plaisir à dialoguer incognito avec les visiteurs quand ils paraissaient intrigués par ses monochromes sériels. D’emblée, je fus impressionné par la passion qui l’animait, mais aussi par son sens de la communication, son empathie et sa modestie.

Au risque de raccourcis réducteurs, rappelons que Leduc fait la connaissance de Borduas dès 1941, qu’il est admis comme membre de la Contemporary Arts Society en 1944, qu’il rencontre André Breton à New York l’année suivante, qu’il participe à la première exposition du futur groupe des automatistes à Montréal en 1946, qu’il signe le manifeste Refus global deux ans plus tard. Il participera à des dizaines d’expo­sitions collectives et individuelles au pays et en France, qui lui vaudront plusieurs reconnaissances dont le premier prix aux Concours artistiques de la province de Québec en 1957, le prix Philippe-Hébert de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1978 et, bien sûr, le prix Paul-Émile-Borduas, la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec dans le domaine des arts visuels, en 1988.

De nombreux articles, monographies et catalogues comprennent des analyses de son œuvre pictural et de ses écrits. Mentionnons notamment l’exposition Fernand Leduc de 1943 à 1985 d’abord présentée à Chartres et à La Rochelle avant d’entreprendre un circuit dans différentes villes canadiennes ; l’exposition rétrospective Fernand Leduc. Libérer la lumière au Musée national des beaux-arts du Québec en 2006. Ces deux manifestations auront souligné la recherche constante de la lumière qui aura caractérisé la trajectoire picturale de Fernand Leduc, depuis les gestes spontanés de sa période automatiste jusqu’aux brouillards épurés et vibrants de ses microchromies, en passant par le dynamisme construit de sa période plasticienne à partir de 1955. Demeuré jusqu’à la fin fidèle à lui-même, l’artiste se confiait récemment en ces termes au journaliste Jean-Louis Gauthier dans la perspective d’une biographie à paraître : « L’éternel est au-dedans de nous. C’est cette lumière-là que j’ai tenté de saisir à travers ma peinture. »

En un sens, Leduc était à l’image de ses tableaux. Pour les apprécier, pas question de se limiter à la surface de la toile ; il faut prendre le temps de les explorer à fond, au beau risque de s’y perdre ! Leduc était un peintre qui s’interrogeait, qui interpellait, un artiste en quête de réponses, de rencontres et de dialogues. Véritables palimpsestes, ses microchromies sont en quelque sorte des autoportraits. Sous leur surface apparente, il y a les traces d’une gestuelle vigoureuse ou d’une géométrie affirmée. Leduc était un être entier, un doux capable de longs silences et de beaux emportements quand l’essentiel était en cause. À sa manière, il appartenait au monde et il cherchait à échapper au monde. Tel un alpiniste, il aspirait à la lumière des sommets, à échapper aux contingences du temps et de l’espace.

À Paris en 1947, les Leduc auront été partagés entre le rêve, l’inquiétude, la déception, l’espoir… et la faim. Ils auront connu les difficultés et les angoisses de la vie quotidienne, le poids inhérent aux privations et à l’inconfort des lieux habités. Dans la lettre qu’il adresse à Raymond Abellio le 29 juin 1950 alors que l’exposition qu’il présente avec Jean-Paul Riopelle à la Galerie Creuze est en cours, Leduc parle de « l’extrême difficulté matérielle » où il se trouve, précisant qu’il n’a « même pas le matériel pour peindre ». Mais notre éternel optimiste s’empresse d’ajouter que « tout cela s’arrangera ».

Et voilà que bientôt la chance lui sourit : à des conditions dérisoires, Thérèse Renaud (1927-2005) et lui pourront prendre des vacances sur l’île de Ré en compagnie de leur fille Isabelle qui a à peine dix mois. C’est dans ce contexte que Fernand réalisera sa magnifique série de gouaches de l’été 1950. Il y fera écho dans sa lettre du 16 juillet adressée à Borduas :

« Nous sommes à la Flotte-en-Ré (Charente-Maritime). Un pays fantastique qui ne cesse de nous émerveiller par sa profonde simplicité. Notre premier contact avec les habitations, car c’est ce qui frappe ici, nous a rappelé intensément votre souvenir. Le noir et le blanc s’étalent partout. D’interminables murs blancs soulignés par un solage noir. Le noir ici est appliqué par nécessité pour garantir les fondations de la dégradation saline. Puis aux volets des taches parcimonieuses de vert, de bleu, d’orangé, de gris-bleu, le tout exalté par l’ambiance extraordinairement bleue du ciel et de la mer. Je vous parle de couleurs, car je n’ai jamais aussi vivement ressenti leur emprise. Frappés d’abord par la franchise du noir et du blanc, c’est peu à peu le bleu qui nous envahit. »

Quelque 64 ans plus tard, le rideau bleu opaque de la nuit vient de tomber sur la longue aventure de Fernand Leduc dans l’archipel des « îles de lumière ». Libéré du temps, il vogue désormais dans l’espace infini de ces nuits idéales dont il avait magistralement exploré les tonalités bleues dans une merveilleuse série de dix pastels réalisée à Casano en 2004 (Nuits, coll. MNBAQ).

À l’époque, il était encore « jeune », mais il faisait déjà partie de la cohorte des immortels. 

Fernand Leduc : l’art et la vie

Par René Viau

Je me souviens des étés à Casano, près des Cinque Terre en Italie, que nous passions souvent avec mes beaux-parents : Thérèse Renaud et Fernand Leduc. Fernand avait son atelier dans un ancien moulin à olive reconverti. Toute la journée, on voyait Fernand dans son jardin. Il s’occupait de ses tomates ou de ses roses. Il arrosait le figuier ou ses kiwis. Il bricolait. Il avait toujours l’air d’être occupé. J’avais l’impression qu’il ne peignait jamais.

Puis à l’automne, quand Thérèse et Fernand rentraient, rue de la Roquette à Paris, dans le quartier de la Bastille, Fernand nous montrait ce qu’il avait peint durant l’été. Il y avait des dizaines et des dizaines de pastels, tous aussi somptueux les uns que les autres. Il nous demandait d’en choisir un.

Dans ses pastels, on reconnaissait la lumière de Casano, quelque chose du génie des lieux, comme un souvenir de l’été qui venait de s’achever.

On ne le voyait jamais peindre ; pourtant, il peignait toute la journée ; sa peinture était totalement intégrée à sa vie quotidienne.

Contrairement à ce qui a été écrit, la peinture de Fernand Leduc n’a rien de minimaliste. Avec Leduc, on est loin de tout formalisme. On est vraiment dans la vie. L’art fait partie de la vie.

Avec ses Microchromies à partir de 1970, Leduc a inventé une nouvelle façon de voir le paysage, la nature et la réalité organique. Cette peinture, bien qu’abstraite, s’ouvre vers une pluralité de manières d’être au monde. Le tableau a beau se donner à voir comme tel avec sa matérialité, il nous dit en même temps qu’il est beaucoup plus que ça. Hors de l’espace reclus de la peinture, le chant du monde, ou comme dans le cas de la série Kosovo, ses heurts, son chaos, s’infiltrent et se laissent entendre.

Ces tout derniers jours ont dû être difficiles pour Fernand, car il ne voyait plus grand-chose à cause d’une dégénérescence de la macula. Pour quelqu’un qui a vécu aussi intensément la couleur – il a vécu le gris, le jaune, il a vécu le bleu –, se retrouver comme cela, sans voir, a dû être catastrophique. Pourtant, Fernand, toujours zen, ne se plaignait jamais. Il nous disait qu’il pensait à sa vie. Et c’est vrai qu’il a eu une belle vie – mais il ne parlait jamais de son enfance –, une vie bien remplie et peut-être un peu longue selon lui.

Et là, nous nous sommes groupés dans une chaîne de pensées et d’émotions autour de lui, autour de sa peinture, de sa conception de la lumière. Et ensemble, on le salue. 

L’ascète de la lumière

Par Normand Biron

Qui fut l’homme Fernand Leduc ? Un être curieux de tout, un fin observateur de son temps et un contemplateur. Chercheur infatigable, il n’a pas interrogé que la matière, il a aussi questionné les mots. Homme d’une immense intégrité, dans sa peinture, il ne s’est jamais arrêté aux bonheurs d’une rassurance immédiate et a su se tenir loin des séductions éphémères de la mode. J’ai toujours perçu Fernand Leduc comme un grand amoureux de la vie et de la nature ; il semble avoir prononcé des vœux de fidélité à une constance quotidienne dans le travail. Il a non seulement trouvé des lieux justes pour exprimer sa sensibilité dans son œuvre, il a également lui-même organisé les espaces et les volumes matériels de sa propre vie.

Fernand Leduc, vous êtes et demeurerez une des forces essentielles de notre patrimoine humain et culturel. Vous m’avez confié un jour : « Mon ambition fondamentale serait de peindre la lumière en éliminant tous les éléments illusoires et dramatiques du tableau». Eh bien, cher Fernand, cet espoir est devenu réel dans votre œuvre, et vous êtes vous-même devenu, pour plusieurs d’entre nous, une lumière, un phare qui montrera aux générations à venir les chemins de la beauté intérieure et la qualité d’une œuvre accomplie.

Le 14 juin 1974, j’ai rencontré Fernand Leduc pour la première fois dans son atelier parisien pour lui parler de sa démarche créatrice et plus particulièrement des tapisseries contemporaines qu’il avait réalisées dans les ateliers d’Aubusson. À la suite de ma visite, j’ai écrit mon premier article sur l’art2. En 2014, quarante ans plus tard, je referme avec tristesse cette porte temporelle, mais non pas spirituelle.

Après avoir séjourné plus de 50 ans en France et en Italie, Fernand Leduc est revenu en 2006, à l’âge de 90 ans, se réinstaller à Montréal, sa ville natale. Peu de temps après, en 2007, je l’ai sollicité pour faire partie, à titre d’artiste, du jury du prix Pierre-Ayot et du prix Louis-Comtois3. À l’occasion de la remise de ces prix, je l’ai prié, au nom du jury, de s’adresser aux artistes et au public présents à l’hôtel de ville de Montréal. Voici la brève allocution, véritable transcription de son credo artistique, prononcée sans notes par Fernand Leduc :

On m’a demandé de vous dire un mot sur l’art. Alors, je vous dirai maintenant mon credo de ce que je crois être le plus propice à la créativité en art.

Toujours être dans un inconnu total et n’avoir comme moyens que son désir, la force du désir, sa propre personnalité et la liberté fondamentale qui permettent la réalisation d’une œuvre. Ne jamais représenter le connu. Être passé de l’autre côté du miroir. Scruter au-delà de la surface des choses.

Évidemment, je vous parle là d’une attitude prise dans les années 1940, cela va vous paraître bien loin, mais l’art n’a pas d’âge ; c’est une longue histoire. Et l’attitude des artistes a toujours été liée à un travail extrêmement laborieux, difficile et de recherche, en tout temps.

Aujourd’hui, il faut dire que la société a terriblement changé. Je dirais merveilleusement changé aussi par les multitudes de techniques, d’approches possibles du monde sensible et même du monde très éloigné de l’atmosphère. Nous vivons dans une société qui donne aux artistes une profusion de possibilités techniques et tant d’autres. Il y a dans la vie une sorte de précipitation de toutes les activités, voire une surenchère.

L’information est telle aujourd’hui, soit par la radio, davantage encore par l’ordinateur et Internet, que les artistes peuvent être informés presque instantanément de tout ce qui se passe en art dans l’univers. C’est un changement inouï. Il y a une profusion d’informations ; c’est un avantage et cela peut avoir aussi ses inconvénients.

Bien sûr, nous en arrivons à vivre dans une société qui est de spectacle. On recherche le spectaculaire, et l’artiste est confronté à ce spectaculaire. On magnifie les divas, les étoiles, les stars. Et l’artiste est sollicité par la course au succès, la représentation. Faut-il sacrifier entre le paraître et l’être ? Entre la quantité – le méga, méga partout… – et l’être ? Faut-il être dans le vent plutôt que de semer le vent ? Enfin, il y a mille tentations pour l’artiste aujourd’hui de dévier de ses propres prémisses. Je n’ai pas de conseils à donner, bien sûr, à ce sujet. C’est à chacun de savoir comment il peut répondre à sa qualité d’être. Être soi.

Je me référerai pour l’instant à Auguste Rodin, cet immense sculpteur qui à la fin de sa vie avait des entretiens constants sur l’art avec Antoine Bourdelle, avec Charles Despiau, d’immenses sculpteurs eux aussi. Et, j’ai retenu ceci : « Aimez les maîtres, cultivez les maîtres, mais jamais ne les imitez. » En second lieu : « Soyez vrai. La vie de l’art commence là où est la vérité intérieure. » Et enfin : « Avant d’être un artiste, soyez un Homme. » À suivre ! Soyons vrais. Je vous remercie4

(1) N. Biron, « Fernand Leduc. Quarante années vers la lumière », Paroles de l’art, Montréal, Québec, Québec Amérique, 1988, p. 295-303.

(2) N. Biron, Les 7 jours Fernand Leduc, Vie des Arts, vol 18, No 74, 1974, p. 22-23. Cet ensemble de tapisseries fut exposé au Centre culturel canadien de Paris, du 3 mai au 14 juin 1973.

(3) N. Biron est commissaire aux Relations culturelles internationales et aux Prix d’excellence dont le prix Pierre-Ayot et le prix Louis-Comtois, à la Direction de la culture et du patrimoine à la Ville de Montréal.

(4) Discours prononcé par Fernand Leduc à l’hôtel de ville de Montréal, le 22 novembre 2007, lors de la remise du prix Pierre-Ayot et du prix Louis-Comtois à titre de porte-parole du jury.