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L’orchestre d’hommes-orchestres et Claudie Gagnon, 7 têtes de roi (2017)
Œuvre installative, performative et musicale, Saint-Alban
Photo : Charles-Frédérick Ouellet
Courtoisie de L’orchestre d’hommes-orchestres

 
Claudie Gagnon poursuit depuis plus de trente ans une œuvre qui se tient à la frontière des arts visuels et du théâtre. Ses spectacles constitués de tableaux vivants sont des œuvres marquantes; son dernier en date, 7 têtes de roi, a été créé avec L’orchestre d’hommes-orchestres et présenté dans des forêts (de jour, à Saint-Alban, durant l’été 2018, et de nuit, au Domaine de Maizerets, à Québec, en septembre dernier). Son imaginaire débridé exploite aussi une multitude d’autres formes : installation, sculpture, cabinet de curiosité, collage, théâtre, vidéo, œuvre d’intégration à l’architecture, et même création de banquets. Nous l’avons rencontrée pour mieux comprendre ce foisonnement créatif.

Charles Guilbert – Qu’est-ce qui vous amène à exploiter tant de formes artistiques différentes ?

Claudie Gagnon – Le fait que je n’ai pas étudié en arts visuels a probablement joué un rôle dans cette diversité. Ma curiosité y est aussi sans doute pour quelque chose. J’ai appris sur le terrain, notamment en organisant toutes sortes d’évènements, durant dix ans, au début du centre d’artistes L’Œil de Poisson. Si je n’avais pas développé cette capacité organisationnelle, je ne pourrais pas faire le type de travail que je fais. Et puis, il y a des hasards. Un jour, par exemple, les responsables du Théâtre des Confettis ont vu un de mes spectacles tout public et m’ont invitée à faire des créations pour les enfants. Je suis entrée dans ce monde sans avoir d’importante adaptation à faire, sinon celle d’éviter l’ironie – que les enfants ne comprennent pas avant l’âge de dix ou douze ans – pour privilégier l’humour. Ces spectacles, qui ont beaucoup tourné, notamment au Japon, bien des adultes sont allés les voir et y trouvaient leur compte. Malgré la diversité des contextes, je crois que ma pratique suit un fil assez clair.

La question de l’enchantement, notamment, y est souvent présente…

Oui, mais aussi celle du désenchantement. Mes œuvres sont des sortes de pièges. De loin, on est émerveillé, mais en s’approchant on voit qu’il s’agit d’un merveilleux de pacotille, un merveilleux de pauvre, par exemple quand on découvre qu’un des lustres magnificents est fait de tampons métalliques à récurer la vaisselle. Le merveilleux, je le place au cœur de la domesticité en utilisant des objets très communs. C’est vraiment simple, mais en même temps, ça demande beaucoup de recherche et de nombreuses heures de travail. Il se passe quelque chose de similaire dans les tableaux vivants. La mise en scène, la théâtralité, permet de produire une image saisissante qui cache, au moins pour un temps, les moyens artisanaux qui l’ont rendue possible. Faire son propre château avec des bricoles, c’est ce que les patenteux font depuis toujours, et c’est ce que je fais.

Les contes jouent un rôle important dans votre travail.

Je me suis en effet inspirée de contes pour Apparitions, parcours dans une forêt urbaine qui a été présenté en 2009 et 2010 dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec. Je me suis notamment intéressée aux personnages secondaires qu’on retrouve dans ces histoires connues de tous, les sœurs de Cendrillon par exemple. Le thème du rejet, de la mise à l’écart, m’a toujours attirée... Les contes, tout comme les œuvres marquantes de l’histoire de l’art, et particulièrement les peintures, sont pour moi une matière première pour créer. Je n’invente pas. Je détourne des images et les présente dans des mélanges impurs et baroques.

Pour le parcours en forêt 7 têtes de roi, réalisé en collaboration avec L’orchestre d’hommes-orchestres, vous vous êtes aussi inspirés de contes.
En effet, mais cette fois il s’agit de contes moins connus qui nous ont amenés à mettre au centre du spectacle la figure du roi. Mais ces rois musiciens, ce sont des rois pauvres, des rois en caleçon, qui ont tout perdu. C’est d’ailleurs souvent ainsi qu’ils sont présentés dans les contes…

Le choix des lieux où vous inscrivez votre travail, la forêt par exemple, semble très important.

Bien sûr. La forêt est plus qu’un décor. C’est un élément de création à part entière. Le spectateur la regarde, la sent, entend la rivière qui passe à côté… Je fais le plus possible en sorte que le spectateur soit à proximité de l’action pour que son expérience soit multisensorielle. Les odeurs, les textures, tout compte. Et puis, la forêt, c’est l’espace privilégié du conte : celui des drames, de l’épouvante, de la magie, du merveilleux… Elle offre un parcours labyrinthique et une immersion du spectateur, deux éléments qu’on retrouve dans plusieurs de mes œuvres, entre autres dans mes installations. J’aime créer des lieux où le spectateur peut se perdre, où sa lecture de l’œuvre est ponctuée de surprises et ne peut se faire que s’il se déplace.

Dans le cabinet de curiosités que vous avez créé pour le Musée de la civilisation, tout comme dans vos installations, les références à la nature sont omniprésentes.

Ça va dans les deux sens, en effet. J’introduis le domestique dans la nature et vice-versa. Pour l’installation Le Plein d’ordinaire, que j’ai créée en 1997 dans mon appartement de la rue Saint-Vallier, j’avais semé du blé dans le vaste salon afin de reconstituer une sorte de jardin, avec un étang au centre. J’avais aussi cloué au mur des pommes de terre, que j’ai longtemps laissées germer. Dans ma dernière pièce pour enfants, L’histoire du grillon égaré dans un salon, à mesure que l’imaginaire de l’enfant prend le dessus sur son ennui, la forêt prend le dessus sur le salon.

Comment s’inscrit, dans votre démarche, l’œuvre d’intégration à l’architecture Atome ou le fruit des étoiles, qui trône depuis septembre devant Le Diamant sur la place D’Youville ?

J’ai un peu l’impression d’aller à contre-courant de ma démarche avec ce projet, puisque je devais créer une œuvre pérenne, alors que mon art est basé sur l’idée de l’éphémère et sur la réutilisation d’objets. J’ai travaillé, par exemple, une année entière afin de créer, pour le Musée d’art contemporain de Montréal, en 2013, Le Banquet, une installation comestible qui n’a duré qu’un soir. Les évènements de tableaux vivants ne durent aussi, souvent, que deux ou trois soirs… Même dans mon approche du jeu des interprètes, qui ne sont pas des comédiens et qui proviennent de divers milieux, je mise sur l’éphémère. Ce qu’ils ont à réaliser est écrit à la virgule près, mais on répète très peu pour qu’ils gardent leur essence et que leur rencontre produise quelque chose d’inédit.

On retrouve quand même l’idée de nature dans cette œuvre, car vous vous êtes inspirée de la forme du diamant...

Pour moi, le diamant, c’est plutôt une création humaine : il faut l’extraire et le polir pour arriver à ce résultat. Ce qui rapproche cette œuvre de ce que j’ai fait auparavant, c’est le travail du verre, de la transparence et de la lumière. Dans ce prisme géant aux multiples facettes, on voit tout le paysage architectural environnant, très beau, se déconstruire : le bâtiment du Capitole, la porte Saint-Jean... On peut dire que la nature y prend part, parce que la sculpture se transformera complètement selon les heures du jour et le temps qu’il fait.

On en revient à l’idée de l’enchantement...

Ce n’est pas pour rien qu’il y a des lustres dans les châteaux. C’est l’émerveillement par la lumière. Il y a des gens qui s’ennuient à la campagne. Moi, jamais, parce que la lumière modèle tout à toute heure du jour. Je peux m’asseoir sur un rocher, par exemple, et regarder les reflets sur le lac sans me lasser. La lumière est souvent artificielle dans mes tableaux vivants, mais elle est produite par des artifices très simples et très précis. J’y accorde une grande importance. Par exemple, 7 têtes de roi, à la lumière du jour, ou au contraire, de nuit, cela donne deux spectacles différents. Pour moi, la lumière est un des matériaux les plus précieux qui soient.