L’utilisation de la céramique et de ses déclinaisons, porcelaine et faïence, constitue aujourd’hui une tendance prépondérante en art actuel. Plusieurs artistes d’ici et d’ailleurs se réapproprient les techniques artisanales de la céramique pour fabriquer des œuvres inscrites dans le temps présent. Sous le titre Sculptures contemporaines, Bernard Lévy, ex-directeur de la revue Vie des Arts, propose aux visiteurs de la Maison de la culture Claude-Léveillée une manifestation réunissant trois artistes majeurs : Violette Dionne, Laurent Craste et Amélie Proulx.

L’objet industriel métamorphosé de Violette Dionne

Artiste prolifique, Violette Dionne présente une série de sculptures/objets hybrides, qui témoigne de l’industrie et de la consommation de masse. D’allure rétro, il peut s’agir d’appareils domestiques (tondeuse à gazon, hachoir ou radio-réveil), mais aussi d’objets à fonctions combinées (citerne/samovar, liquéfacteur/serpillière). Ses créations nous entraînent dans des univers particuliers où le design de l’objet remodelé prime. Celui-ci revêt une dimension mi-ancienne, mi-moderne, mi-futuriste. Nous entrons dans un monde hétéroclite s’apparentant à un cabinet de curiosités où les sculptures se présentent en de multiples attributs iconoclastes. Il y a quelque chose d’usurpateur chez l’artiste dans sa façon d’exploiter l’objet en le trafiquant, en l’infléchissant pour lui donner une nouvelle résonnance, un nouveau sens. Elle instaure dans son œuvre un jeu corporel ou mécanique pour montrer la noblesse de l’effort humain dans son incessante activité de construire, d’inventer et d’imaginer.

À partir de l’utilisation d’un matériau ancien, l’ensemble des productions se prête aux soucis d’innovation et de sophistication propres aux œuvres d’art contemporain tant sur le plan formel que symbolique.


La dimension politique de Laurent Craste

Ce sculpteur montréalais fabrique des objets d’essence conceptuelle à la rencontre de l’artisanat et de l’art contemporain. S’inspirant de la grande tradition de la porcelaine européenne des XVIIIe et XIXe siècles, il détourne les codes et les scènes de nature aristocratique pour réaliser un commentaire critique. Les œuvres procèdent, selon le commissaire, d’un processus subversif qui l’amène, par exemple, à dessiner sur la surface bombée d’un vase l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz ou la bombe atomique détruisant Hiroshima. L’objet décoratif devient ainsi une exploration où les dimensions sociologiques et esthétiques sont tour à tour investies dans un contre-discours idéologique. À cet effet, Laurent Craste souligne que ses créations s’incarnent dans une réappropriation des archétypes historiques de la faïence, et qu’elles peuvent agir comme un révélateur social, un puissant véhicule interrogeant le statut de l’objet de collection et le pouvoir en général.

La nature remodelée d’Amélie Proulx

L’artiste qualifie son travail de mise en relief de la perpétuelle métamorphose du vivant. Pour y arriver, elle soumet la céramique à d’intenses chaleurs faisant en sorte que l’aspect dur et immuable du matériau s’assouplit. Son répertoire iconographique composé de fleurs, de plumes d’oiseaux et de végétaux se pare d’une apparence fragile et évanescente. Dans son œuvre Dactyles-Corvus II (2017), le spécimen végétal se retrouve flétri, tombant et fané. Comme le mentionne le commissaire dans son texte de présentation, l’artiste aime susciter des transformations de la matière propices à de nouvelles perceptions de phénomènes du monde naturel. Ses œuvres s’articulent aussi à partir d’une réflexion idéologique où la nature, le climat et la biodiversité se trouvent menacés sur le plan écologique : de même, les pétales de fleurs se révèlent aussi être des engrenages motorisés inquiétants. En compagnie de Proulx, nous nageons dans un univers de précarité et de déséquilibre où l’espèce se fragilise. Son œuvre parle forcément d’environnement, d’une lutte pour la survie du monde vivant qui inclut par extension celle de l’humain.

Amélie Proulx, Coiffe anhydre (2020)
Porcelaine, 35 x 20 x 20 cm
Photo : Rick Maciejewski


Pour parvenir à réaliser ce qui semble au départ être des objets ludiques, les trois artistes partagent en commun une grande maîtrise de la céramique. Par exemple, pour pasticher la porcelaine ancienne, Craste a développé une technique et un savoir-faire exemplaires rivalisant, sur le plan de la qualité, les grands céramistes de la faïence des siècles derniers. Du côté de Dionne, l’aspect ferreux des objets qu’elle crée est le fruit d’une recherche sur la texture du matériau et les glaçures utilisées. Quant à Proulx, son œuvre résulte d’une recherche exhaustive sur le travail entourant la cuisson de la terre. À partir de l’utilisation d’un matériau ancien, l’ensemble des productions se prête aux soucis d’innovation et de sophistication propres aux œuvres d’art contemporain tant sur le plan formel que symbolique. À voir jusqu’au 15 mars 2020.


Sculptures contemporaines
Commissaire : Bernard Lévy
Artistes : Violette Dionne, Amélie Proulx et Laurent Craste
Maison de la culture Claude-Léveillée, Montréal
Du 5 février au 15 mars 2020