Cet été, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) a présenté Braver le monumental, une exposition monographique de l’artiste anishinaabe Rebecca Belmore.

Présentée en primeur au Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) à Toronto, en 2018, cette mouture a été conçue par Wanda Nanibush, conservatrice de l’art autochtone à l’AGO et elle-même anishinaabe, avec la collaboration de l’artiste et de Lesley Johnstone, conservatrice au MAC. Parmi une sélection de photographies, de sculptures et d’installations créées depuis 2001, nous retrouvons plusieurs de ses œuvres marquantes comme la photographie Fringe (2013), la vidéo Vigil (2002), l’installation Fountain (2005) ou encore Mixed Blessing (2011), acquise récemment par le Musée des beaux-arts de Montréal. Des œuvres choisies pour cette rétrospective émane une fascinante dualité entre le sujet représenté et son traitement artistique. L’ensemble donne à voir un état du monde empreint de violences aux allures vaporeuses et poétiques.

Le souvenir physique

Plusieurs œuvres de Belmore honorent la mémoire des femmes autochtones assassinées et disparues. Dès l’entrée de l’exposition, une salle est consacrée à l’œuvre The Named and the Unnamed (2002). La vidéo Vigil, issue de la performance réalisée dans le quartier du Downtown Eastside de Vancouver en 2002, est projetée sur un support perforé d’une cinquantaine d’ampoules incandescentes à la lumière chaude. Les noms des femmes criés par Belmore, les roses arrachées avec les dents, la robe rouge clouée aux poteaux urbains se superposent aux éclats de lumière qui se transforment en de multiples lampions votifs. Ce chevauchement trouble cependant notre préhension du processus performatif de Belmore. L’œil, aussi attentif que possible, oscille constamment entre la performance filmée et les points de lumière qui, ensemble, placent les visiteurs dans une double temporalité : celle de la performance il y a de cela 17 ans et le moment présent des ampoules allumées. Plus loin, la célèbre photographie Fringe répond de manière formelle à la sculpture 1181 (2014), résultat d’une performance de longue durée pendant laquelle l’artiste plantait un clou dans un morceau de bois pour chacune des 1181 femmes autochtones assassinées et disparues, chiffre obtenu selon un décompte de la Gendarmerie royale du Canada. De ce geste résolument violent résulte une surface métallique dense couvrant le tronc. En comparaison, l’objet instaure un douloureux rapprochement visuel avec la longue cicatrice dorsale de la femme allongée. Son corps, vivant, fait écho au morceau de bois troué, inerte et déposé sur un socle. Ailleurs, l’œuvre photographique sister (2010) agit comme un phare. Sur un fond immaculé, une femme de dos se tient droite, les bras ouverts. Elle apparaît forte, prête à surmonter tous les obstacles et à embrasser ses nombreuses sœurs sur le territoire. De cette violence subie semble surgir une résilience active et solidaire entre les femmes.

Fringe (2013). Impression numérique, 60 x 183 cm. Collection des Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord Canada. © Rebecca Belmore. Photo : Henri Robideau

La dénonciation des entreprises colonisatrices

Les œuvres de Belmore participent également d’une critique de la colonisation et de ses conséquences sur les peuples autochtones en Amérique du Nord, à la fois comme événement historique et comme système politique encore en place. L’œuvre blood on the snow (2002), gigantesque couette duveteuse et immaculée qui recouvre entièrement une chaise sur laquelle est figée une ligne de sang, fait référence au massacre de Wounded Knee durant l’hiver 1890. Le contraste entre la douceur de l’édredon et la violence de cet événement est pour le moins saisissant. Sans que les colonisateurs ne soient jamais représentés, on ressent encore une fois leur présence oppressante dans l’installation vidéo 5 March, 1819 (2008). Les deux écrans et le volume élevé de la bande sonore encerclent les visiteurs qui regardent passivement la reconstitution de la fuite des Béothuks Demasduit et son mari Nonosabasut. D’autre part, l’installation At Pelican Falls (2017) réfère directement aux pensionnats autochtones. Dans une étendue de denim bleu se dresse, comme surgissant de l’eau, une forme humaine sans tête. Autour se trouvent une vidéo en boucle dans un écran posé à même le sol, un texte au mur et une photographie en noir et blanc montrant plusieurs garçons du pensionnat de Pelican Falls, vêtus de tissu de jean, qui regardent un homme pêcher. L’ensemble des éléments dépeint la violence de ces écoles, mais aussi la vie de ces enfants et des familles que les politiques gouvernementales ont englouties en silence.

Vue de l’exposition (2019). Musée d’art contemporain de Montréal. Photo : Richard-Max Tremblay
Vue de l’exposition (2019). Musée d’art contemporain de Montréal. Photo : Richard-Max Tremblay

La rupture entre la nature et la culture

Le travail de Belmore traite également des transformations du territoire, des changements climatiques et de l’utilisation des ressources. Au MAC, la disposition des œuvres met en évidence la rupture entre la nature et la culture dans les sociétés occidentales. Avec sa sculpture monumentale Tower (2018), l’artiste dénonce les écarts de richesse de la population de Vancouver et la construction effrénée de tours d’habitation. Les chariots d’épicerie – bien souvent le seul élément dans lequel les personnes itinérantes peuvent transporter ce qu’elles possèdent – sont entassés de façon à former une sorte de condominium, dont les étages semblent soudés par une argile rosâtre à la fois dégoulinante et sèche. Le métal, symbole de l’urbanité et de l’industrialisation excessives, répond aux trois sculptures sonores de Wave Sound (2017) qui matérialisent, dans l’empreinte moulée de plusieurs formations rocheuses, la musique du vent, de l’eau, du territoire1. Enfin, l’installation Fountain, présentée à la Biennale de Venise en 2005, clôt l’exposition en interrogeant le rapport des sociétés occidentales à l’eau, élément perçu à la fois comme source de vie et de richesse. Le vacarme du rideau d’eau sur lequel l’œuvre est projetée est assourdissant. Dans un paysage industriel désolant, Belmore se débat avec un seau dans une eau sombre et lourde jusqu’à en sortir pour jeter à la caméra ce liquide devenu rouge sang, dégoulinant sur l’objectif. Dans la noirceur de la salle, les visiteurs sont alors tiraillés entre la chute incessante de l’eau et l’empreinte rouge laissée par Belmore, qui semble maintenant indélébile.

Depuis 30 ans, Rebecca Belmore ose aborder des sujets politiques délicats. Sa rétrospective au MAC nous met vis-à-vis son œuvre monumentale, mais surtout devant sa détermination à dénoncer certaines réalités, aussi bien historiques qu’actuelles, souvent passées sous silence. Et nous sommes minuscules, oscillant entre la douceur et la douleur, face à ses œuvres qui nous submergent de leur réalité cruelle et qui nous poussent à remettre en cause notre inertie.

(1) Cette œuvre n’est d’ailleurs pas sans rappeler Ayum-ee-aawach Oomama-mowan: Speaking to Their Mother (1991), cet immense mégaphone naturel que Belmore avait fait voyager, en 1992, aux États-Unis et au Canada en réponse à la crise d’Oka et aux célébrations du 500e anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique.

Rebecca Belmore : Braver le monumental – Musée d’art contemporain de Montréal – Du 20 juin au 6 octobre 2019