Il se peut que les visiteurs, après avoir vu l’exposition Chagall : couleur et musique, ne regardent plus un tableau de Chagall sans que surgissent immédiatement les sons, les lumières, les images, les musiques, les costumes rassemblés à Montréal pour évoquer l’art de ce peintre à la fois trop et trop peu connu, monstre sacré de l’image populaire…

Les expositions dédiées au peintre ne se comptent plus ces dernières années, attirant toujours un large public. L’événement de Montréal, qui a la particularité d’explorer le lien étroit entre Chagall et la musique, est le fruit de l’assemblage de deux expositions récentes en France, l’une au Musée La Piscine de Roubaix, qui a exploré les « Origines » musicales de Chagall, et l’autre à la Philharmonie de Paris, centrée sur son rapport à la musique savante, sous le titre Marc Chagall : le triomphe de la musique. Le MBAM y a ajouté une centaine d’œuvres, tirées de collections particulières et de collections d’importants musées, ainsi qu’une sonorisation et une scénographie spécialement conçues pour la présentation montréalaise.

Si l’association entre Chagall et le violon vient facilement à l’esprit de quiconque a un peu regardé son œuvre, son rapport plus large à la musique tout au long de sa vie artistique demeure moins connu et a été peu exploré. L’approche adoptée à Montréal est ambitieuse : mettre en scène l’œuvre polymorphe de Chagall, composée de tableaux, de dessins, de décors muraux, d’illustrations de livres, de costumes de scène, de céramiques, de vitraux en montrant la façon dont elle est imprégnée de musique, donc de sonorités, depuis les premières sensations de l’enfance (les chants, les prières et la musique populaire de la culture juive dont il est issu) jusqu’aux contacts étroits avec la littérature, le théâtre, la danse, l’opéra et les musiques anciennes et contemporaines qui passionnent et inspirent Chagall, et l’accompagnent lorsqu’il peint.

Une fête

Depuis plusieurs années, le croisement des disciplines artistiques dans une œuvre ou dans un mouvement artistique est devenu le fer de lance des expositions du Musée des beaux-arts de Montréal : en ont témoigné celles consacrées à Andy Warhol ou aux Splendeurs de Venise, par exemple. Le contact avec les œuvres est ainsi vécu comme une immersion sensorielle. Chagall se prête à merveille à cette stratégie : se référant à l’utopie esthétique du Gesamtkunstwerk voulue par R. Wagner, Nathalie Bondil, commissaire de l’exposition à Montréal, n’hésite pas à affirmer que non seulement Chagall a « toute sa place » dans une historiographie de l’art total mettant au diapason musique, scène et peinture, mais encore que « c’est le but de l’exposition ». Dès qu’ils pénètrent dans l’environnement conçu pour cette exposition, les visiteurs ont en effet le sentiment d’entrer dans une installation visuelle- musicale spatialisée qui les plonge dans l’univers chagalien en variant les supports : les couleurs rouges des murs, la pénombre, la musique ; d’ailleurs, les premières vitrines présentant des marionnettes dessinées par Chagall annoncent un spectacle, voire une fête.

Le circuit proposé est à la fois chronologique et thématique. Le premier volet évoque les racines familiales de Chagall, né en 1887 dans une famille de culture juive hassidique à Vitebsk (actuelle Biélorussie). Dans son livre de souvenirs, Ma Vie, il décrit avec humour le cadre paisible et un peu rigide de son enfance au cœur du shtetl aux maisons de bois. Son penchant marqué pour les arts et la détermination de sa mère lui permettront d’accéder à l’enseignement public officiel (malgré l’interdit pesant sur les Juifs), grâce auquel il apprend le russe. Il perfectionne le dessin et la peinture auprès d’un professeur à Vitebsk. Il n’a pas vingt ans quand il décide de poursuivre sa formation artistique à Saint-Pétersbourg où il suivra notamment l’enseignement de Leon Bakst.

Les œuvres des premières années montrent à travers diverses recherches picturales l’attachement à des thèmes qui reviendront toujours : la famille, le couple, le village natal, la vie quotidienne du shtetl, les rituels autour de la naissance et de la mort, les musiciens. L’exposition montre quantité de portraits familiaux, dont certains très touchants. Le tableau La Grand-mère (et la sœur) à table affiche clairement sa tendance à installer les personnages et les éléments dans l’espace, tout en les faisant remonter ou presque flotter. À travers ses recherches, qui sont marquées par l’école de Saint-Pétersbourg, puis, dès 1911, par un séjour de trois ans à Paris, Chagall développe une manière très personnelle de composer l’image, où l’on perçoit le hiératisme des icônes qu’il a beaucoup admirées : sa Naissance (1910) a les allures d’une Nativité tout en laissant place à des détails accrocheurs d’imagerie populaire : la foule en retrait, prête à envahir la chambre, le rabbin posté derrière la fenêtre, le père accroupi sous le lit de l’accouchée. Les portraits à la mandoline de son frère David et de sa sœur Lisa marquent la présence constante de la musique depuis son enfance dont l’artiste parle volontiers dans ses souvenirs.

Musique et danse

Le Rabbin de Vitebsk (1914-1922) est une image qui tranche. Pas seulement par sa composition, son travail sur le noir et blanc, son jeu avec les lignes et les diagonales où l’on sent l’intérêt pour le cubisme : cet homme fatigué à l’expression douloureuse, qui a reçu vingt kopecks pour enfiler un talit et prendre la pose, Chagall en a fait une figure de Juif errant emblématique de la vie difficile de tout un peuple. Un peu plus loin, le Golgotha (1912) évoque la souffrance collective du peuple juif, à travers la figure du Christ. Dans l’Autoportrait aux sept doigts, le monde du cirque synthétise la condition de l’artiste lui-même. Chagall a traversé des événements difficiles et connu des périodes dures à plusieurs reprises (la pauvreté, les soubresauts de la révolution bolchevique, le travail dans des conditions précaires, les exils, le deuil de sa première femme) avant de trouver la sérénité en France, mais ces difficultés ne sont jamais le thème principal de ses images qui parlent davantage du formidable élan intérieur qui l’a porté toute sa vie.

Trois salles illustrent abondamment l’intérêt de Chagall pour le ballet, un aspect peu montré jusqu’à présent, qui fait ici l’objet d’une impressionnante scénographie. À partir des années 1940, Chagall a conçu les décors et les costumes pour Aleko de Tchaïkovski, pour L’Oiseau de feu de Stravinsky, pour Daphnis et Chloé de Ravel (dont Chagall avait une connaissance intime de la musique) et pour plusieurs opéras. Chaque ballet a suscité des explorations diverses dont témoignent quantité de dessins préparatoires. Pour le grand bonheur des vi­siteurs, une magnifique série de poupées Kachinas a été placée en face des splendides costumes de l’Oiseau de Feu qu’elles ont visiblement inspirés à l’artiste. Leur présentation permet de s’approcher, d’examiner de près les tissus bruts ou précieux marqués des coups de pinceaux du maître. C’est dans la création de décors pour le théâtre juif de Moscou, vers 1920, que Chagall a adhéré avec enthousiasme à une conception révolutionnaire de l’espace scénique comme levier culturel dans l’éducation des masses populaires. Les panneaux peints présentés au début de l’exposition traduisent son vibrant hommage à la culture juive, mais surtout la conception scénique très originale, car ils constituaient une « boîte scénique » englobant les spectateurs. Les originaux des panneaux n’ont malheureusement pas pu être envoyés à Montréal.

À la fin du circuit, une petite salle procure aux visiteurs une expérience inoubliable : allongés dans de confortables fauteuils, ils pourront (re)découvrir le plafond de l’Opéra Garnier à Paris. Grâce à un dispositif de numérisation ultra- perfectionné de Google Lab, les détails de cette œuvre magistrale commandée à Chagall par André Malraux en 1962 défilent lentement en haute définition, accompagnés d’une bande son qui correspond aux 14 œuvres des 14 compo­siteurs honorés par le peintre. 

Chagall : Couleur et Musique
Musée des beaux-arts de Montréal
Du 28 janvier au 11 juin 2017