Alors que la pandémie frappait de plein fouet au cœur de l’hiver, le Centre Phi annonçait un intrigant projet de résidence d’artistes virtuelle autour du thème « seul ensemble ». Plus à propos, tu meurs ! En effet, la solitude, condition endémique de nos existences contemporaines, n’a jamais été aussi prégnante, tandis que la planète entière, foudroyée par le virus, ne partageait plus que l’isolement et le confinement.

C’est dans ce contexte que Phoebe Greenberg et son équipe ont entamé leur réflexion : « Dès qu’on a su que l’on devait fermer le centre, on a voulu explorer de nouvelles avenues pour continuer à maintenir le dialogue avec les artistes », précise-t-elle. Au terme de ce remue-méninges impromptu, une formule fut retenue. « On a lancé un appel aux artistes du Grand Montréal, les invitant à mettre de l’avant leur créativité comme outil de recherche, d’expression et d’action dans ce contexte de contraintes de socialisation. C’était aussi une manière concrète de soutenir les artistes de la communauté en ces temps inédits. »

Malgré un échéancier serré, la réponse est saisissante; ils furent plus de 200 à se manifester, « ce qui indique à quel point notre besoin de lien, de communication et d’ancrage est important », continue la fondatrice. De ce nombre, dix candidats furent sélectionnés pour cette aventure nouveau genre, petit budget et support technologique à la clé. Pendant soixante jours, le public fut invité à suivre à distance leurs circonvolutions et à découvrir leurs processus de création in vivo, qui furent documentés de diverses manières : capsules diffusées sur YouTube, rencontres en live sur des espaces de visioconférence, mais aussi photographies, textes, enregistrements sonores, etc. Une panoplie d’avenues fut ainsi empruntée afin de voir les artistes à l’œuvre et de mettre en place, pour certains, des interfaces de discussion et d’interaction.

La résidence témoigne de l’irréductible besoin
de l’humain d’établir un contact dans une pulsion irrépressible de dialogue.

Véritable porte d’accès à l’univers des participants, cette résidence nouveau genre s’est dotée d’un objectif simple, que madame Greenberg résume ainsi : « garder vivant ce lien essentiel entre les artistes, le public et le Centre Phi, malgré la situation, qui exige comme jamais de s’adapter, de se réinventer. » À constater la diversité des explorations mises en œuvre, on peut parier que cette expérience ne sera pas un unicum; la formule risque en effet de faire légion tant elle semble riche de possibilités.

Au fil de mes promenades solitaires aux effluves de voyeurisme, certaines recherches ont retenu mon attention, notamment pour leur propension au dialogue social. C’est le cas d’Artist Survival Station d’Adam Basanta, qui utilisait la technologie comme point de convergence de systèmes en apparence concurrents. Au fil de capsules diffusées sur YouTube, Basanta façonne une « sculpture vivante », objet hybride conjuguant préoccupations esthétiques et écosystème de production alimentaire. L’objectif ? Exploiter un germoir hydroponique automatisé produisant des
micro-pousses pour nourrir son entourage. À chaque étape, l’artiste livre son modus operandi et fait la démonstration d’un projet qui, par le recours aux techniques et au langage de la performance et de l’efficience des pratiques industrielles capitalistes, entend en inverser le résultat afin que l’usufruit participe non pas à l’enrichissement de quelques-uns, mais au mieux-être du plus grand nombre. Sous des allures de simples capsules DIY (do it yourself/fais-le toi-même), cette expérience exemplifie une démarche révolutionnaire par sa manière de réfléchir sur le monde et l’avenir de l’humanité. Proche, dans ses préoccupations, de certains artistes du land art et de l’arte povera, Basanta exprime un désir d’autonomie et de détournement des systèmes traditionnels d’exploitation à même de conscientiser le spectateur dans sa perception de la production alimentaire autant que de la création artistique. Ce qui semble dans l’air du temps (zeitung) si l’on pense à Jardin de Passage –
Série 2 
de Nancy Guilmette présenté au Cinéma Moderne au printemps 2020, qui arbore un concept et un discours analogues.

Avec DATA EYES : Plier des sites Internet, Marilou Lyonnais A. élabore « une étude phénomène de l’époque, découlant de la condition post-Internet et post-photographique ». Chaque jour, elle compose une photographie à partir de projections de sites Internet sur un origami apposé au mur. Un appel a été lancé au public à fournir une capture d’écran mettant en scène ses habitudes de consommation Web, point de départ d’une « archive de nos moments de solitudes numériques ». Les images ainsi bricolées tirent profit de l’actualité autant que des errances virtuelles des participants. Au terme du processus, l’installation constituée de ces soixante photocompositions sera exposée en ligne. En ces temps incertains, nos vies sont irrémédiablement marquées au sceau du Web, sans lequel nos liens seraient ténus, voire inexistants. Que ce soit pour assouvir nos besoins sociaux, nos pulsions consuméristes ou nos dérives anxiogènes, force est de constater que nous sommes chaque jour davantage rivés aux écrans de nos ordinateurs, téléphones et tablettes. L’œuvre ainsi concoctée à partir d’images de notre environnement virtuel s’avère emblématique du nouveau quotidien planétaire, qui nous relie et nous isole à la fois.

Philippe Dubost, Calligram (2020)
Outil de création de calligramme animé et vivant
Courtoisie du Centre Phi

Philippe Collard, dans De l’autre côté de la plume, proposait au public d’assister à ses trois heures d’écriture journalière, incitant celui-ci à l’indiscrétion par la possibilité d’interférer dans son processus de création et d’interagir avec lui. On pouvait aussi regarder a posteriori les soirées enregistrées pour observer à distance ce qui s’y passait. Car, force est des constater que l’idée même de cette expérience plaçait le spectateur face à un voyeurisme pas si facile à assumer. Philippe Dubost, pour sa part, a élaboré Caligram, « un hommage aux mots et à l’expression spontanée de nos vibrations humaines. » Sa machine d’écriture participative permettait de composer un poème vivant et animé, point de départ virtuel à la réalisation de cadavres exquis impromptus.

Au terme de cette première mouture, on constate que plusieurs propositions sollicitaient une contribution publique valorisant l’échange, tandis que d’autres prenaient la forme de simples vitrines sur l’acte de création. Mais toutes témoignaient de l’irréductible besoin de l’humain d’établir un contact dans une pulsion irrépressible de dialogue; qu’il soit musicien, écrivain, artiste visuel ou médiatique, l’homo internetus, à l’image de ses ancêtres, serait un être foncièrement grégaire ne pouvant s’épanouir en dehors du lien à l’Autre. Ce qui est tout de même rassurant, non ?


Lignes parallèles, Centre Phi