« Mais comment se jouer du langage, cet ensemble d’éléments fini, limité et ordonné, qui ne désigne que ce qu’il connaît et ne connaît que ce qu’il désigne ? Comment le tromper et accéder à toute la complexité du réel ? Comment le subvertir ? » – Éric Simon, Je conserve un cahier, Cahier no 6

Sept petits carnets blancs laminés, deux cartons rigides et deux élastiques en silicone noir composent Espaces de savoir. Autant de matériaux bruts qui, une fois assemblés, forment un livre-objet élégant, intrigant et intemporel.

Parue aux Presses de l’Université Laval sous la direction de Suzanne Leblanc et du Studio TagTeam, cette œuvre répond concrètement à un enjeu bien contemporain : la spatialisation du savoir. D’une partle « savoir » – à la différence de l’« information » – est voué à mourir s’il n’est pas organisé. On peut imaginer ce que sa disparition entraînerait d’incertitude sociale et culturelle… D’autre part, pour subsister, le savoir doit cesser d’être cantonné : il faut l’éclater, le laisser se nourrir d’autres champs d’études et suivre l’évolution organique de la société.

Cet ouvrage se veut le témoin des réflexions – échelonnées sur trois ans – de six artistes-chercheurs universitaires sur le sujet.

Espaces de savoir (2017). 7 livres de 24 pages, 6 x 9 po. Graphisme du Studio TagTeam, Montréal. Photos : Studio TagTeam

Créer du savoir

De 2012 à 2015, la petite cellule de recherche s’est réunie à raison d’une fois par mois pour discuter de spatialisation du savoir. Une démarche que la contributrice Chantal Neveu décrit comme « une grande fabrique, un foyer d’incubation, d’exposition en vrac / en cours, de questionnements, de résolutions, d’apparitions de voisinages, de dispositions et de différences ». Puis, en 2016, chacun des chercheurs a entamé l’écriture d’une vingtaine de pages présentant ses projets de recherche, afin de contribuer à ce nouveau champ d’études.

Olivier Asselin, professeur en histoire de l’art et études cinématographiques, met en lumière l’architecture d’information du jeu vidéo Nécropolis, de même que les usages artistiques de la réalité virtuelle. Suzanne Leblanc, professeure titulaire à l’École d’art de l’Université Laval, s’intéresse de son côté à la modélisation d’une bibliothèque dans un contexte extrême (qu’il soit politique, humain ou climatique). L’écrivaine et artiste Chantal Neveu scripte la langue de sa mère, qu’elle disloque, mixe, rythme et recompose sur des feuilles de papier. Professeure à l’École de design de l’UQAM, Céline Poisson documente quant à elle un projet architectural qui n’a jamais été réalisé : la conversion de la maison du philosophe américain Charles S. Peirce en musée. Pour sa part, l’artiste interdisciplinaire Jocelyn Robert traduit en photos et en prose les notions de dérive et d’effacement. Enfin, Éric Simon, artiste, auteur et professeur de dessin et de peinture à l’Université Concordia, aborde le lien entre le corps et le langage à travers des associations libres de mots, des représentations mentales et des souvenirs récupérés.

Ces données brutes, ces projets en évolution et ces stratégies de spatialisation sont autant de savoirs à embrasser, selon Suzanne Leblanc. Non pas comme des capsules isolées, mais plutôt comme des éléments faisant partie d’un continuum, en dialogue avec l’expérience humaine.

Espaces de savoir (2017). 7 livres de 24 pages, 6 x 9 po. Graphisme du Studio TagTeam, Montréal. Photos : Studio TagTeam
Espaces de savoir (2017). 7 livres de 24 pages, 6 x 9 po. Graphisme du Studio TagTeam, Montréal. Photos : Studio TagTeam
Espaces de savoir (2017). 7 livres de 24 pages, 6 x 9 po. Graphisme du Studio TagTeam, Montréal. Photos : Studio TagTeam

Matérialiser le savoir

Pour faire écho à cet amalgame complexe, Jessica et Élisabeth Charbonneau, du Studio TagTeam, ont proposé une direction artistique originale et rigoureuse. Leur désir de mettre en relief l’apport tant individuel que collectif des chercheurs les a amenées à adopter deux stratégies de travail : le gabarit strict et la collaboration créative.

Les designers ont d’abord conçu des carnets – imposant à chaque chercheur un format et un nombre de pages identiques –, qu’elles ont ensuite rassemblés en une seule et même œuvre. Pour faire la démonstration de leur concept, elles ont fabriqué une maquette de l’objet final, avec le titre éclaté sur l’ensemble des sept livrets.

Une fois l’équipe de recherche convaincue, le studio a organisé une journée de travail à l’École de design de l’UQAM. Durant celle-ci, les contributeurs ont dû afficher leur contenu au mur, afin que tous – designers et autres chercheurs – puissent participer à sa structuration. Au terme du workshop, l’ordre des cahiers avait également été déterminé.

Imprimer le savoir

C’est une prouesse que d’arriver à contenir une telle complexité de savoirs dans de si petits cahiers, et ce, avec un budget restreint. La question se pose : pourquoi avoir choisi l’imprimé plutôt que le numérique ? L’imprimé joue sans contredit un rôle de spatialisateur du savoir puisqu’il le matérialise. Il fige dans le temps non pas les projets – qui eux continuent –, mais ce moment précis où on les consacre (sans oublier les mains des chercheurs, posées aux côtés de leurs biographies dans le carnet d’ouverture).

Produit en édition limitée et gagnant d’un Grand Prix Grafika lors de sa parution en 2017, Espaces de savoir constitue à lui seul une petite bibliothèque que nous pouvons, au terme de notre lecture, réorganiser à notre guise. Comme quoi le concept du livre tient compte de la chaîne complète, de l’idée qui prend forme au lecteur qui la réinterprète.