Pour marquer l’inauguration de son nouvel espace permanent au Musée des beaux-arts du Canada, l’Institut canadien de la photo­graphie rend hommage à Josef Sudek. Né en 1896, ce pionnier de la photographie artistique tchèque a accumulé au cours de sa carrière une production abondante et originale qui fait de lui un représentant important de la photographie moderniste du XXe siècle. C’est cette contribution de Josef Sudek à l’histoire mondiale de la photographie que permet de découvrir la rétrospective présentée au Musée des beaux-arts du Canada.

Fruit d’une collaboration de trois commissaires dont Ann Thomas, conservatrice principale à l’Institut canadien de la photo­graphie, Le monde à ma fenêtre, première rétrospective en Amérique du Nord consacrée à Josef Sudek, réunit 163 œuvres réparties en différents segments. Nous parcourons la trajectoire du photographe, de ses travaux pictorialistes du début du XXe siècle jusqu’aux œuvres de sa série Labyrinthe dans les années 1970. L’exposition rend compte également des divers champs d’activité de Sudek qui fut tour à tour photographe publicitaire et portraitiste. Son œuvre majeure résulte de ses recherches sur la lumière à travers la nature morte et le paysage : deux grands genres de la peinture. Dans sa série La fenêtre de mon atelier, les scènes baignent dans une atmosphère tamisée. Le clair-obscur domine, faisant de la lumière le sujet central de cette photographie. Il en est de même pour l’ensemble de ses tirages. C’est ce que postule Vladimir Birgus dans un essai publié dans l’imposant catalogue accompagnant l’événement. L’auteur mentionne que la lumière chez Sudek est le thème fondamental de ses travaux. Elle permet à la photo­graphie d’enregistrer le réel, mais une fois révélée sur un support, elle devient elle-même une représentation de la photographie. La lumière est révélatrice d’affects, de sentiments, de poésie. Cet aspect est caractéristique de la démarche du photographe.

Dans cette même série, Sudek adopte la notion de la fenêtre ouverte sur le monde, si chère aux peintres de la Renaissance, mais indissociable de l’émergence de la photographie elle-même. Celle-ci est née d’une fenêtre, celle de la résidence de Niepce en 1826, celle aussi de la fenêtre de l’immeuble parisien où vivait Daguerre qui photographia, en 1838, son célèbre Boulevard du Temple. Cette analogie est à souligner. Ainsi, Sudek observe à travers une ouverture, un segment de vie extérieur ou intérieur qui naît avec les modulations et les incidences de la lumière atmosphérique sur les objets et la nature. Cette quête plastique est propre à la technique photographique de Sudek. Dans les années 1940, le photographe prend la décision de réaliser exclusivement des tirages au charbon. Cette technique qui a pour support des papiers commerciaux permet à l’artiste de produire des tirages de différentes teintes à partir de ses négatifs. Sa recherche sur la lumière devient intrinsèquement liée au procédé pigmentaire qu’il employait, et aux réactions chimiques qu’il suscitait pour transcrire son langage photographique où le lyrisme et l’étrange cœxistent sous une apparente harmonie.

Le début de la production de la série sur les fenêtres coïncide avec l’invasion de la Tchécoslovaquie par la Russie en 1939. Métaphoriquement, ce fait historique évoque un sentiment de réclusion où le photographe appréhende le monde à travers le filtre d’une fenêtre. Fort heureusement, ce filtre est perméable aux variations atmosphériques. Sudek en tire abondamment parti. La condensation, les accidents, tel le ruissellement de l’eau sur les surfaces transparentes, produisent une panoplie d’effets optiques qui se fondent entre le premier et l’arrière-plan. La réalité se dilue, se distingue à peine sous les motifs créés par les variations climatiques. Ces œuvres traduisent une humeur, un spleen évocateur de la sensibilité humaine où la fragilité et la beauté se conjuguent dans un moment de plénitude. Son œuvre La dernière rose (1956) illustre très bien cet aspect. L’extrême qualité du tirage et la magnificence de cette nature morte tendent vers le sublime. Derrière le rideau de fer, Josef Sudek arrivait malgré tout à créer des moments de grâce. 

Josef Sudek Le monde à ma fenêtre
Commissaires : Vladimír Birgus, Ian Jeffrey et Ann Thomas
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
Du 28 octobre 2016 au 28 février 2017