L’exposition au titre sibyllin, « Les trésors sont des espoirs calcifiés capturant lumière et poussière », est la première pour Chloë Lum et Yannick Desranleau au Musée d’art de Joliette (MAJ).

La pratique interdisciplinaire de Lum et Desranleau s’articule d’après un modèle collaboratif et participatif alors qu’ils manipulent avec acuité les effets intuitifs de leur intimité et du collectif en agissant véritablement comme des médiateurs. En 2019, dans le cadre d’une résidence au Centre de production DAÏMON, situé à Gatineau, ils convient des chanteuses et des danseuses professionnelles à exécuter des performances parmi lesquelles les corps sont mis à l’épreuve au moyen de prothèses protéiformes, sortes d’extensions corporelles à manier et affubler. Il en résulte deux œuvres vidéographiques, le corpus Meditations (2020), et s’ajoutent à l’exposition au MAJ des œuvres photographiques de la série Stills From Non-Existent Performances (2019), suspendues çà et là dans le musée en une traversée colorée qui mène à la salle principale.

Comme l’affirme la commissaire Anne-Marie St-Jean Aubre, les œuvres photographiques et vidéographiques du duo traduisent, sous formes gestuelles et textuelles, des états de corps liés à une expérience de confinement : celle de la douleur physique – et psychique. Inspirés par leur vécu, Lum et Desranleau octroient une valeur affective aux prothèses pour évoquer les défis émotionnels, la frayeur et la douleur corporelle qui résultent de la maladie chronique dégénérative : un état persistant et accablant qui reste en soi. Ils conçoivent ainsi le corps comme une enveloppe dans laquelle s’insère et s’incarne une présence invasive et progressive. Les prothèses-objets manipulées par les collaborateurs agissent à la fois comme des alliées et des antagonistes, et matérialisent les limites qu’imposent des sensations perméables et pénibles : tantôt elles favorisent l’expression volontaire du geste, tantôt elles forcent sa répression. Les objets sont pour ainsi dire activés par les performeurs, et ils s’entremêlent à l’exécution des mouvements et à la vocalisation des récits chantés d’après les partitions rédigées par Chloë Lum.

Les artistes déjouent avec justesse les codes de la comédie musicale afin de proposer de véritables performances processuelles alambiquées de tensions dramatiques.

Dans le contexte de l’exposition au MAJ, les tirades sont inspirées de la littérature féministe des années 1940 à 1960, et plus spécifiquement des écrits des regrettées autrices Clarice Lispector et Sylvia Plath, connues pour la révélation anticipée de leur sentiment d’isolement. Les récitatifs et tonalités que suggèrent Chloë Lum et Yannick Desranleau réfèrent aux descriptions introspectives et méditatives de Lispector, de même qu’à l’intense écriture sonore de Plath. Chacun des mots vocalisés par les collaboratrices de Meditations, Allison Blakley et Emili Losier, est évocateur des complaintes composées par Lum. Malgré les sonorités harmoniques et les divers éléments scéniques, comme les costumes chamarrés, les artistes déjouent avec justesse les codes de la comédie musicale afin de proposer de véritables performances processuelles alambiquées de tensions dramatiques. Les objets permettent et restreignent : les mouvements de la matière deviennent autant de bouleversements vis-à-vis desquels doivent continuellement se réajuster les chanteuses-performeuses. Les vocalises discordantes évoluent en une trame sonore frénétique. Si les moyens d’expression des interprètes relèvent d’une partition, ils proviennent également de leur propre intuition, déjouant et rejouant les temporalités. Leur jeu, leur candeur et leur posture détournent, ou du moins atténuent, le propos morose de la maladie chronique. Leur saisie de cette expérience personnelle inverse la dynamique de subordination au corps qu’engendre la douleur.

Dans la première vidéo, Volume 2 : Les choses se souviennent (2020), Allison Blakley, le visage impassible, manipule une sorte de bouclier. L’objet de protection métaphorique renforce la présence de l’interprète et, d’une séquence dansée à une autre, il influence son parlé-chanté lyrique. Quant à la seconde, Volume 3 : Les mots comme sculptures, leurs formes comme son (2020), les artistes présentent une narration sporadique portée par l’exubérance de la chanteuse soprano Emili Losier manœuvrant une arme de défense dorée et deux masques argentés. Amplifiée par une lumière stroboscopique, la voix de la collaboratrice semble synchronisée aux éblouissements qui retournent ce trauma multisensoriel – sonore, tactile et visuel – vers les spectateurs de la vidéo.

Vue de l’exposition Les trésors sont des espoirs calcifiés capturant lumière et poussière (2020) Photographie tirée de la série Stills from Non-Existant Performances (2019)
Interprète : Winnie Ho. Photo : Paul Litherland

L’expographie proposée par la commissaire diversifie les perspectives, alors que les objets manipulés dans les vidéos se retrouvent aussi positionnés dans l’espace, en alternance entre les sièges qui assurent le visionnement confortable des mises en scène projetées. Arrangés sur des dispositifs reprenant le motif du corps, les prothèses et les masques, tel un théâtre d’objets, s’apparentent à des effigies. C’est au corps que s’adresse l’expérience contemplative, immersive et, de surcroît, méditative, tandis que les spectateurs-visiteurs prennent place à même les comédies réflexives de Lum et Desranleau.

Tout bien considéré, le titre choisi par les artistes représente leurs espoirs, et les objets, des trésors qui offrent une capacité d’action. À travers leurs vidéos-performances, ils matérialisent et verbalisent leur douleur en une imagerie colorée et éclatée pour manifester autrement l’expression de la désincarnation qui advient dans l’exacerbation de la maladie chronique.


« Chloë Lum et Yannick Desranleau. Les trésors sont des espoirs calcifiés capturant lumière et poussière »
Commissaire : Anne-Marie St-Jean Aubre
Musée d’art de Joliette
Du 1er février au 2 août 2020