Dans les petits symposiums qui fleurissent un peu partout au Québec à la belle saison, le paysage est le genre le plus représenté. Si vous vous approchez d’un stand, le peintre vous dira qu’il a peint sa toile d’après une photo. Le panorama était magnifique. Il n’avait eu qu’à le reproduire. Il s’attend à ce que vous admiriez la beauté du lieu et l’habileté de l’exécution. C’est bien d’exécution d’ailleurs qu’il s’agit en général, mais dans une autre acception de ce mot. Tout est mort. Michel Leclair prend des photos dans la nature et il s’en sert pour faire des tableaux. Parfois, tout pourrait sembler mort, car l’artiste aime l’hiver. Pourtant, tout vit d’une vie silencieuse.

Michel Leclair ne peint pas de paysages, il peint des détails du paysage. À vrai dire, Michel Leclair ne peint pas non plus d’après photo. Il peint sur des photos, comme un moine copiste qui recopierait sur la même feuille ce qui est déjà écrit. D’ailleurs, c’est bien d’un travail de moine qu’il s’agit. L’artiste met des semaines à réaliser ces palimpsestes identiques. Dans le tableau intitulé Mont-Royal 1, la neige sur laquelle repose la branche est faite de milliers de minuscules touches de blanc, appliquées avec une pointe sèche, qui restituent la texture de cette matière éphémère. Michel Leclair peint comme un graveur. Une vraie feuille est venue se coller sur cette neige d’acrylique, pour que sa couleur roussâtre contrebalance la froideur ambiante. De vraies brindilles se cachent parmi celles qui sont si habilement reconstituées, invitant le spectateur à déjouer le trompe-l’œil. La composition décentrée et la place minime réservée au sujet rappellent l’esthétique orientale et font penser à une interprétation de l’ikebana. Dans Mont-Royal 2 neige, le jeu entre les formes est particulièrement dynamique. La branche épineuse à gauche se courbe en demi-cercle comme un homme qui a reçu un coup dans le plexus solaire. La brindille qui lui fait face s’abaisse, telle une épée qui vient de frapper. La neige commence à couvrir la scène que des spectateurs végétaux ont regardée d’en haut.

Michel Leclair ne se contente pas de recouvrir des photos de peinture, il en déchire aussi beaucoup. Il les déchiquette en petits carrés analogues à ceux avec lesquels on fait des mosaïques. Mais nous ne saurons jamais ce qui était représenté sur ces photos, car l’artiste les colle à l’envers. Si nous sommes très attentifs, nous pourrons découvrir ici et là quelques lettres, quelques chiffres imprimés par la machine qui a fait le tirage. Des traces à peine visibles. Mais elles inscrivent l’œuvre dans la réalité quotidienne et rompent la monotonie du blanc. L’artiste ne se prive pas de passer d’une technique à une autre dans une même œuvre. C’est le cas dans le tableau aussi fascinant qu’angoissant intitulé Rond de sorcière. La forme de la mare gelée évoque vaguement un cercueil de bois noir. Le luisant de la photo originelle donne l’illusion d’une surface glacée. Le contour du trou d’eau est repris en écho au bas du tableau comme une prémonition fatidique. Dans Peuplion, néologisme constitué par la fusion des mots « peuplier » et « papillon », un être hybride mi-animal mi-végétal se découpe à gauche sur un ciel bleu peint et à droite sur un fond de mosaïque blanche. Le tout évoque une étrange tache qui semble faite pour un test de Rorschach.

La ville dans son urbanité marquée par le passage du temps est aussi présente dans l’œuvre de Michel Leclair. Le tableau intitulé Rue Rachel ne montre pas plus une vue de cette rue que la série des Mont-Royal ne nous révèle des points de vue sur la Montagne. L’artiste a remarqué, au cours d’une promenade, une porte de garage qui a souffert des intempéries. Il l’a photographiée, puis a transformé sa photo en un diptyque aux tons raffinés de bruns et de gris, qui évoque l’abstraction géométrique. Vitrine Ste-Catherine O. no 1 rappelle incontestablement le polyptyque Nuages de Nicolas Baier, ces étonnantes photographies de papiers Kraft marqués par de grandes traînées de buée. Mais le peintre parvient à donner à ce sujet une touche très personnelle en reproduisant le montant rouge de la vitrine et les lumières des néons blancs et rouges qui s’y reflètent. Les coulures sombres ont la couleur d’anciennes taches de sang et la compo­sition n’a rien de rassurant pour un spectateur claustrophobe, car cette fenêtre de papier s’entrouvre sur un papier identique. En revanche, la grande bannière représentant des fruits décolorés par le soleil que Michel Leclair a « repeinte » porte un titre qui ne manque pas d’humour : Pomme pour chevreuil, pas de pomme pour homme. La pomme qui figure en gros plan, réduite à une sphère à peine colorée, fait penser aux natures mortes de Cézanne.

Enfin, le tableau intitulé Sentier thérapeutique constitue, en quelque sorte, le résumé de la vie de l’artiste. Cette grande mosaïque blanche parsemée de quelques parcelles colorées est ponctuée d’étapes constituées par des photos dont les morceaux ont été grossièrement recollés. La plupart représentent des détails inidentifiables, mais on peut quand même reconnaître un paysage bucolique. Aucun être humain ne passe sa vie sans souffrir. Beaucoup tentent d’oublier les blessures qu’ils ont subies en se divertissant. Michel Leclair, lui, a choisi de bâtir sur son passé et de réparer les déchirures. Il pratique à la perfection l’art de la sublimation. 

MICHEL LECLAIR FRAGMENTS ET PAPIERS PEINTS
Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, Montréal
Du 8 novembre au 7 décembre 2014