Entre le carnet d’artiste et le livre photo, la publication d’Audrée Demers-Roberge et d’Amélie Laurence Fortin approche la nature, ses intempéries et son rapport aux individus.

Roche plante mer bois est une exploration ardue du terrain, des outils artistiques et scientifiques ainsi que du médium livresque. Sans début, ni fin, ni limites, le corpus de photographies, de dessins et de collages éclate le cadre de la page et coule presque sur les mains en plongeant le lecteur dans un univers d’aventures et d’expéditions. Cette collaboration rend difficile (voire inutile) l’association des images à une artiste spécifique, et invite plutôt à ressentir l’ambiance puissante qui émane de ce chaos organisé, à l’image de la nature que les artistes ont élue comme sujet principal. Selon le sens des images, la texture du papier change de page en page et ajoute au caractère inusité de cette expérience devenue multisensorielle.

C’est seulement rendu au milieu de cette aventure de papier qu’un guide apparaît. En son centre, un petit livret argenté enferme les mots de la poète Isabelle Gaudet-Labine. Les textes extraits du recueil Pangée (Éditions La Peuplade, 2014) sont comme un moment de répit avant de continuer l’épopée. Une fois la consultation de Roche plante mer bois terminée, il ne reste plus que le silence et le désir de partir pour une terre lointaine. – Sevia Pellissier


Louise Déry (dir.) et Fabrizio Gallanti (commiss.) (2020). L’attente / Waiting. Montréal : Galerie de l’UQAM, 113 p., ill.

Ce catalogue bilingue accompagne l’exposition collective L’attente qui s’est tenue à la Galerie de l’UQAM du 11 janvier au 23 février 2019 sous le commissariat de Fabrizio Gallanti. Spécialiste du design architectural et fort d’une expérience en enseignement, le commissaire a rassemblé une douzaine d’artistes provenant du Québec, de l’Angleterre, de l’Inde et de l’Allemagne sous la thématique de l’attente dans le travail contemporain; un sujet encore peu exploré par les arts visuels malgré son omniprésence dans notre quotidien. Parmi les artistes, on reconnaît notamment les noms d’Emmanuelle Léonard, de Jean-Maxime Dufresne, de Virginie Laganière, d’Alain Parent et de Jeremy Deller.

Principalement imprimée en noir et blanc, la publication propose des vues de l’exposition accompagnées des écrits de Gallanti qui conjugue à merveille l’anecdote à la théorie en partageant son processus réflexif derrière L’attente. Dans un texte fragmenté en sept sections, Gallanti discute notamment de conditions de travail précaires, de l’invisibilité du prolétariat dans l’histoire de l’art et de la gestion du temps dans le capitalisme contemporain. Le commissaire en vient d’ailleurs à la conclusion que le travail nous rend captifs du temps suspendu qu’est l’attente, trame de fond de l’exposition : « nous sommes toutes et tous pris dans cette suspension du temps, en attente d’un glissement imminent dans notre condition présente, soit pour nous reposer ou pour commencer une activité » (p. 79). Plusieurs éléments graphiques faisant référence au temps, tel qu’un compte à rebours qui sépare chaque section de la publication, l’omniprésence du cercle qui rappelle l’horloge, ou encore la numérotation des pages (11 : 12), ponctuent habilement le catalogue, nous incitant à profiter de ce temps consacré à la lecture. Comme l’écrit Gallanti, « ne pas attendre serait-il une forme de résistance ? » – Marie-Ève Leclerc-Parker


Fortner Anderson, Caroline Andrieux, Thierry Davila et Ji-Yoon Han (dir.) (2019). Buveurs de quintessences. Montréal : Fonderie Darling, 109 p., ill.

Le catalogue Buveurs de quintessences est l’occasion de revenir sur les bases conceptuelles de l’exposition du même nom (Fonderie Darling, 2018, et Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, 2019). Fondée sur une interprétation non littérale du vide en art, l’exposition repose autant sur l’exploration du vide pictural par Kasimir Malevitch et l’indifférence esthétique prônée par Marcel Duchamp que sur les avant-gardes new-yorkaises qui ont revisité ces mêmes principes dans les années 1960. La commissaire Caroline Andrieux s’inspire également du poème Perte d’auréole de Charles Baudelaire, d’où le titre de l’exposition est tiré, et de l’analyse qu’en a faite Walter Benjamin pour lier l’éclatement des pratiques actuelles présentées à la libération de l’artiste face à son statut traditionnel. La notion selon laquelle l’absence peut s’avérer génératrice de sens sous-tend également l’œuvre textuelle de Fortner Anderson, créée spécialement pour le catalogue, qui se compose d’un florilège de citations et de références bibliographiques décontextualisées.

L’ouvrage rend ainsi compte de la juxtaposition de pratiques associées à la dématérialisation – son, vidéo et performance – et d’objets physiques qui interrogent leur propre existence. Une performance axée sur le non-sens, un feu entretenu nuit et jour par des bénévoles ou encore un tissage savamment défait pour en révéler la trame sous-jacente : chacune des œuvres de l’exposition investit le geste quotidien, répétitif ou improductif. Comme le souligne Thierry Davila dans son essai, ces pratiques adoptent des durées de vie distinctes, qu’elles soient vouées à être démantelées, à ne laisser aucune trace ou à survivre uniquement dans les corps dans lesquels elles s’incarnent. – Geneviève Marcil


Florence-Agathe Dubé-Moreau, Nicolas Fleming et Hélène Poirier (dir.) (2019). Nicolas Fleming : œuvres 2014-2019 = works 2014-2019. Longueuil : Plein sud Édition, 114 p., ill.

Cet ouvrage bilingue met en relief le travail des cinq dernières années de l’artiste multidisciplinaire Nicolas Fleming, avec comme point de départ l’exposition Le bureau tenue du 31 août au 12 octobre 2019 à Plein sud, à Longueuil. Par le biais d’une conversation autour des notions de matérialité et de spatialité entre Florence-Agathe Dubé-Moreau, commissaire indépendante, historienne de l’art et critique d’art, et l’artiste lui-même, des liens sont habilement tissés entre l’exposition et des projets précédents (Et ce n’était qu’un commencement, 2015 ; Se faire la cour pendant des semaines ; 2016, 302 Pearl Ave., 2018). On y discute notamment de l’importance des matériaux de construction et du métier de technicien spécialisé en montage d’exposition dans la démarche de Fleming, de la réflexion qu’il a développée autour du beau ainsi que de l’expérience esthétique proposée par ses projets immersifs. À notre plus grand bonheur, le cœur de la publication est consacré à une abondante documentation du travail sculptural et installatif de l’artiste.

L’ouvrage se termine par un essai de Dubé-Moreau intitulé La Galerie réfléchie, où elle détaille le projet Le bureau qui consiste en la reconstitution en galerie des espaces administratifs de Plein sud à l’aide de matériaux de construction (plâtre, contre-plaqué, gypse). On y apprend d’ailleurs que
Le bureau
 marque un nouveau chapitre dans la production de Fleming, qui réfère ici clairement à un lieu précis et au monde de l’art ; son travail précédent s’intéressant surtout à des lieux familiers sans fonction précise. Je ne peux m’empêcher de souligner au passage la judicieuse mise en abîme de la galerie réfléchie, créée par la vente de cette publication dans les (vrais) bureaux de Plein sud.  – Marie-Ève Leclerc-Parker