Les publications Spunkt Art Now (2020) et Post-Punk Art Now (2016) sont gigantesques. Faisant près d’un mètre de large, elles se manipulent avec le corps en entier. Ni catalogues, ni journaux, ni affiches, elles sont indéfinissables et impossibles à ranger dans une bibliothèque. Elles ne sont pas sans rappeler l’ouvrage situationniste Mémoires (1958) de Guy Debord, dont la couverture originale était recouverte d’une feuille de papier de verre qui écorchait les autres livres.

C’est d’ailleurs ce format surdimensionné et subversif que l’artiste-commissaire Sébastien Pesot s’est donné comme point de départ pour penser ses publications qui recensent les influences punk et post-punk chez un corpus d’artistes contemporains.

On a tendance à croire que cette forme artistique vit exclusivement dans les musées, non loin des dadaïstes, des situationnistes et des futuristes. Or, le punk est bien vivant. Et il se réinvente constamment.

La genèse

Le punk s’est révélé dans la démarche artistique de Sébastien Pesot il y a quelques années, alors qu’on lui demandait de décrire son travail. Pour la première fois, le mot punk lui a semblé capable d’incarner ses influences, son idéologie et son esthétisme, sans le cantonner. Pesot s’est alors mis à chercher des effluves semblables chez d’autres artistes : le goût de la laideur, la réappropriation de la violence, le refus des dogmes et des symboles oppressifs, le geste DIY (do it yourself/fais-le toi-même) et le besoin absolu d’autodétermination face au conservatisme du milieu de l’art.

Il a ensuite imaginé une plateforme éclatée pouvant rassembler et faire rayonner ces artistes. Mais plutôt que d’imposer une étiquette punk à ces créateurs qui ne se réclament pas nécessairement de cet héritage, il a proposé un concept nouveau, le Spunkt, afin d’accueillir librement de nouvelles formes artistiques. Depuis 2016, il a fait vivre sa démarche collective à travers deux expositions1 en plus de ses deux publications. La plus récente édition, Spunkt Art Now, a pu être propulsée de justesse par la librairie Le Port de tête en mars dernier, quelques jours avant l’éclosion de la pandémie de COVID-19.

Photo : Studio Feed

Les artistes

Au total, les deux publications présentent une cinquantaine d’artistes et d’auteurs montréalais et new-yorkais. Elles combinent des œuvres performatives et visuelles, des textes poétiques et d’analyse, ainsi que des interventions graphiques du Studio Feed, qui assure la signature des expositions, des publications et d’une série d’affiches.

Dans Post-Punk Art Now (2016), Marc-Antoine K. Phaneuf, qui a l’habitude de décortiquer et de détourner des concepts de la culture populaire, examine avec humour ce qui est ou n’est pas punk. Jacinthe Loranger, de son côté, propose deux collages sérigraphiés sur panneau de bois, Bad Ritual et Fétus, dévoilant des scènes douces et grotesques. Julie Andrée T. présente deux extraits de sa performance Nature morte in Québec dans laquelle elle s’enduit d’une peinture bleue métallisée : en résulte une image belle, excessive et violente. Mathieu Valade exprime une énergie similaire dans ses mises en scène expressionnistes du mot fuck – tantôt dessiné à la manière d’un tag, tantôt apparaissant sous la forme d’immenses lettres en feu.

Dans Spunkt Art Now (2020), l’artiste, éditrice et poète Jessica Bebenek nous informe sur le paradoxe du punk, qui oscille entre nihilisme et espérance. Le collectif écoféministe montréalais B.L.U.S.H. explore les états primitifs du corps, du son et de la matière afin de faire table rase des attentes et des conventions, pour mieux reconstruire une identité commune. Louis Rastelli, organisateur phare de la culture DIY montréalaise, remet en question l’esthétisme de la colère d’hier à aujourd’hui. L’artiste Paryse Martin propose deux œuvres surréalistes et baroques, La botanique des horreurs et Manuel d’instruction #10, dans lesquelles se côtoient nature, animalité et mains humaines, à la manière d’un conte fantastique. La poète Maude Veilleux signe un texte brut et vulnérable, Trash of course, sur la vie punk qui nous choisit et le manque d’ouverture du milieu de l’art : « quand on me dit que je suis trop trash / on me dit que mon trop peu de capital culturel / que mes manières de fille de la Beauce / que ma jeunesse à servir de la bière / à des monsieurs cassés en deux par la vie / que mon expérience du réel ne vaut rien / of course que ça ne vaut rien / of course que je suis trash ».

Photo : Studio Feed

Le design

Sébastien Pesot a donné carte blanche — ou presque — au studio montréalais Feed pour imaginer les publications. Seul le format était non négociable. Les designers Anouk Pennel et Léon Lo y ont vu une opportunité rare, qui demandait de repenser complètement les gabarits.

Pennel et Lo, tous deux impliqués dans les milieux de l’art et de la musique expérimentale, ont d’emblée proposé de réinterpréter les codes classiques du punk afin de créer une signature avant-gardiste. Par exemple, ils ont privilégié l’économie de moyens en utilisant le noir et le blanc pour l’ensemble de la publication, à l’exception des œuvres, et en faisant une pleine utilisation de la page. Ils ont aussi dessiné une police de caractère, la Youth Grotesque, qui rappelle les monotypes traditionnels de plomb ou de bois utilisés dans les pamphlets, mais retravaillée avec des traits énergiques et droits. Ils ont enfin effectué des interventions typographiques sur certaines pages, leur donnant l’allure d’affiches.

S’il est par nature indéfinissable, le Spunkt s’incarne dans l’énergie nouvelle qui caractérise ces œuvres collectives imaginées par l’artiste-commissaire Sébastien Pesot et le Studio Feed. Ces dernières font le travail important de mettre de l’avant des artistes marginaux dont le regard brut, libre et subversif sur le monde est plus nécessaire que jamais.

Les publications sont disponibles à la librairie Le Port de tête et l’exposition Spunkt Art Now aura lieu de septembre à novembre 2020 à la Maison de la culture Janine-Sutto à Montréal. Une soirée de performances est aussi prévue au Howl! Happening à New York.