Camille Larivée, street artiste, commissaire indépendante, auteure et travailleuse culturelle, a récemment effectué une résidence de recherche dans les archives du centre Artexte, à Montréal. L’objectif ? Combler les manques sur Wikipédia et ajouter de l’information sur des artistes, principalement femmes et autochtones, qui ont elles aussi une pratique de street art, d’art public ou en dehors des institutions.

Jade Boivin – En quoi consistait la résidence ?

Camille Larivée – À travers ma pratique artistique, je me suis rendu compte que le street art et l’art hors des institutions, ce sont souvent des domaines peu valorisés, y compris dans le milieu de l’art. Et encore plus lorsqu’il s’agit de pratiques d’artistes femmes racisées et autochtones, il y a vraiment un manque de visibilité et de reconnaissance, bien que les choses tendent à s’améliorer.

L’idée de la résidence à Artexte, c’était d’abord de faire des modifications pertinentes dans des pages Wikipédia existantes, et je voulais qu’elles puissent avoir un petit impact. C’est pourquoi j’ai tout de suite ciblé des artistes qui ont une reconnaissance dans le milieu artistique, qui ont donc une pratique en institution, mais qui ont aussi une production un peu moins connue en art public, en street art ou en art mural. Dans ce sens, les archives demeurent importantes pour la pérennité.

Joi T. Arcand ᐁᑳᐏᔭ ᐋᑲᔮᓰᒧ (2017)
Installation vinyle, dimensions variables
Photo : Scott Benesiinaabandan

Je peux nommer par exemple Susan Blight, Dana Claxton, Jackie Traverse, Tania Willard ou Christi Belcourt. Dans leur cas, je voulais ajouter des sources concernant des œuvres qui n’étaient pas répertoriées dans leur page Wikipédia et qui pourraient intéresser les gens. Les associer au street art et montrer l’étendue de leur pratique. Joi T. Arcand, par exemple. Elle est reconnue pour ses œuvres en art public, ainsi que pour sa pratique de bijoux et de vêtements. Sauf qu’elle a aussi mené des projets de street art et un projet de murale collective dont elle a été commissaire. Mais ce n’était pas sur sa page, bien que ce soit une œuvre récente. J’ai ajouté beaucoup de projets réalisés récemment par d’autres artistes, parce que ça permet de faire connaître une autre facette de leur travail, qui est beaucoup plus multidisciplinaire que ce que l’on pense.

J’ai également commencé une page complète, que je suis prête à publier bientôt, sur l’artiste Rolande Souliere. C’est une artiste anishinabe de Toronto qui réalise beaucoup de projets en art public et des installations visuelles dans l’espace urbain. Elle bénéficie d’une bonne reconnaissance, mais elle n’a pas de page Wikipédia. Pourtant, c’est une artiste qui n’est pas au début de sa carrière : beaucoup de femmes en mi-carrière ou qui ont une carrière avancée n’ont pas de page du tout sur Wikipédia. Ce sont des artistes qui exercent depuis longtemps et qui ont exposé partout…

D’une certaine manière, tout est relié : ce sont des artistes déjà sous-représentées à la base, et sur Wikipédia, pour avoir des sources dites « fiables », il faut que les artistes aient un certain nombre de reconnaissances « valides », c’est-à-dire avoir gagné des prix reconnus par le milieu ou avoir des publications officielles consacrées à leur travail, etc. Tu ne peux pas faire une page sur n’importe quel artiste. Il te faut des sources premières pour légitimer son travail. Des sources qui vont diriger l’utilisateur vers des sites Internet reconnus. Et pour ça, il faut que la personne ait un certain nombre de réalisations à son actif. Car même lorsque tu publies la page, celle-ci doit être acceptée par les modérateurs de Wikipédia et répondre à certaines règles.

En mettant en ligne les archives, ça nous a permis d’élargir notre communauté et le réseau que l’on peut développer. C’est très important pour les pratiques éphémères. Et dans cette même logique, il est essentiel d’archiver. 

Avez-vous l’impression que ces règles avantagent ou désavantagent certains types de pratiques ?

Oui, c’est sûr que ça les désavantage. Les artistes émergents, par exemple, et les femmes évidemment. Les femmes ont souvent moins de visibilité ou d’opportunités que les hommes en général : nous sommes encore dans ce contexte-là, et ça les désavantage beaucoup. Elles ont moins de chance d’avoir une page Wikipédia acceptée s’il y a moins de sources primaires ou « fiables ».

Ce qui m’encourage, c’est qu’une fois que tu es rentrée dans la communauté wikipédienne et que ton profil d’utilisateur est validé, tu peux vraiment améliorer la représentativité de certains artistes, en leur créant simplement une page, ou encore en créant une liste ou une catégorie pour les y inclure. C’est un travail à long terme, qui se fait aussi en groupe. Pendant la dernière journée contributive à Wikipédia, Art + Féminisme, une série d’activités organisée ponctuellement par le Musée d’art contemporain de Montréal et Artexte, tout le monde s’entraidait : on se pose des questions collectivement, on sort des idées pour faire plus de pages, etc. C’est vraiment une logique de collaboration. C’est une microsociété dans le fond, ce qui est fascinant.

Et plus il y a de gens issus des communautés autochtones, des communautés d’artistes et du street art qui participent à Wikipédia, plus la représentation est diversifiée. C’est implicite.

Oui, car ce sont des gens qui connaissent bien le sujet et qui ont souvent un meilleur accès à ces artistes. Les barrières de l’accessibilité coloniale, tout comme celles de l’histoire de l’art, et les systèmes d’exclusion en général que l’on retrouve dans la vie de tous les jours existent aussi sur Wikipédia. Plus il y a de diversité dans le bassin d’utilisateurs de Wikipédia, plus ça améliore la représentativité des artistes. Les ressources sont là, il faut seulement les partager et trouver des outils d’archivage et d’accessibilité sur le Web.

Rolande Souliere Mediating the Treaties (2017)
Commission d’art public de la ville de Winnipeg
Photo : Rolande Souliere

C’est comme une archive vivante à laquelle il faut contribuer. Votre expérience pendant cette résidence va-t-elle changer votre relation aux archives en tant qu’artiste ?

Je travaillais déjà l’archive, qui est essentielle à ma pratique. Je me rends compte aujourd’hui que c’est encore plus important d’anticiper ce manque de visibilité. Et de voir ce qu’on fait avec ça.

Quand je faisais la résidence Wikipédia, je pensais aussi à toutes les contraintes qui ne favorisent pas nécessairement la pérennité du street art – la météo, le temps, les saisons, et aussi les passants qui peuvent détruire les œuvres – parallèlement aux contraintes de Wikipédia, et tout se rejoint. Ce sont des doubles barrières, intersectionnelles, entre les pratiques et leur représentativité.

Par exemple, avec le collectif que j’ai cofondé avec Laurence Desmarais, qui se nomme Unceded Voices/ Les Voix Insoumises, c’est quelque chose à laquelle nous avons beaucoup réfléchi : la valeur des archives physiques par rapport aux archives numériques. Pour notre manifestation annuelle, nous avons archivé tout ce que nous avons fait lors des trois dernières éditions : des photos et des vidéos, et bien sûr les pratiques des artistes. On a aussi créé un zine, soit une publication papier, et nous avons en plus utilisé les réseaux sociaux, parce que le partage y est très rapide. En mettant en ligne les archives, ça nous a permis d’élargir notre communauté et le réseau que l’on peut développer. C’est très important pour les pratiques éphémères. Et dans cette même logique, il est essentiel d’archiver.