Entre 2019 et 2022, nous avons organisé une série d’ateliers de contribution à Wikipédia intitulée les « Ateliers Wiki x arts actuels ». Ce partenariat entre Artexte, le REPAIRE et le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec visait à former une communauté de personnes qui participerait à améliorer la représentation des arts actuels dans l’encyclopédie en ligne. Nous partageons ici quelques réflexions sur les tensions et affinités entre le mouvement Wikimédia et celui des centres d’artistes autogérés, telles qu’elles nous sont apparues au fil de l’expérience.

AFFINITÉS

Le réseau des centres d’artistes autogérés et le mouvement Wikimédia sont tous deux héritiers de modèles idéologiques prônant la gestion par les membres, la mise en commun des savoirs et des ressources, et la décentralisation des pouvoirs.

Au Canada et au Québec, l’histoire des centres d’artistes autogérés est marquée depuis les années 1970 par leur connexion en réseaux décentralisés. Au cœur de leur ADN se trouvent des communautés constituées de membres artistes et de travailleurs culturels ainsi que de concitoyens, voisins et visiteurs. Ces collectivités sont le plus souvent bien ancrées dans leur milieu et, comme Clive Robertson le signale dans son ouvrage Policy Matters, deviennent des acteurs politiques engagés1. Les centres d’artistes sont caractérisés par une pluralité de voix, de missions et de valeurs complémentaires. On y favorise la mise en commun des moyens de production et de diffusion de l’art, de même que des savoir-faire et des connaissances liés à tout un ensemble de pratiques spécialisées. Depuis sa formation, le réseau a joué un rôle fondamental en soutenant l’accès aux nouvelles technologies de création et en ouvrant des espaces d’expérimentation artistique et critique en marge des musées et des galeries.

Wikimédia est un mouvement international ayant pour vocation la diffusion de contenu éducatif accessible gratuitement en ligne. L’encyclopédie collaborative Wikipédia, fondée en 2001, en est l’une des initiatives phares et se décline en plus de 300 encyclopédies autonomes et interreliées, portées par autant de commu­nautés linguistiques. Les règles encadrant la contribution à ces projets sont définies par ses usagers. L’écosystème wikimédien compte également de nombreux groupes d’intérêts qui transcendent les frontières linguistiques. Dans ces cercles, les bénévoles se rallient autour de divers sujets, comme l’art ou l’architecture, et de causes, comme le fossé de représentation des genres. Ces groupes d’intérêts alimentent en contenu les plateformes wikimédiennes, mais font aussi évoluer les structures décisionnelles et techniques du mouvement. Ils s’activent notamment autour des mécanismes d’inclusion des personnes voulant contribuer aux initiatives et des modalités qui visent à restreindre ou étendre les critères de sélection des sujets jugés dignes d’intérêt pour l’encyclopédie. Ces discussions peuvent avoir lieu en ligne, sur des sites web, listes de diffusion et canaux de messagerie instantanée, mais aussi lors d’événements hors ligne tels que des assemblées associatives et des ateliers de contribution. Tout comme dans le milieu des centres d’artistes autogérés, il est possible de s’impliquer dans les différentes structures de l’organisation, selon certaines conditions. Au sein de ces communautés apprenantes se déploie enfin une diversité de ressources et d’outils qui abaissent les barrières d’accès à la contribution. Annuellement, des milliers de journées collaboratives sont organisées. Aucune connaissance technologique préalable n’est nécessaire pour y participer. Le partage des ressources et des connaissances prend alors forme dans des relations de mentorat et d’entraide.

On observe ainsi plusieurs similarités entre les structures constituant le réseau des centres d’artistes et le mouvement Wikimédia. L’organisation par l’autogestion en est une notable. La décentralisation, la spécialisation et la collaboration en seraient d’autres. D’un côté comme de l’autre, il en résulte des groupes d’intérêts poursuivant, pour certains, le développement de modèles organisationnels adaptés aux valeurs des individus qui les supportent (centres dédiés à l’engagement social, édit-a-thon Art+Féminisme, groupes et sous-groupes linguistiques avec le Wikipédia Atikamekw ou les francophonies hors France) ou encore, pour d’autres, la création d’œuvres et la production de contenus éducatifs en lien avec des médias ou des thèmes spécifiques (centres spécialisés en arts numériques et en arts d’impression, initiative Arts visuels dans Wikidata). Tant dans le réseau des centres d’artistes autogérés que dans le mouvement Wikimédia, on met donc de l’avant la collaboration et la décentralisation afin d’inviter tout un chacun à prendre part aux activités et au développement du milieu.

TENSIONS

Malgré la volonté d’ouverture et les efforts déployés pour accueillir une pluralité de voix et de perspectives, de nombreuses barrières peuvent toutefois compliquer l’accès à ces espaces. Depuis déjà quelques décennies, dans le milieu des centres d’artistes autogérés, plusieurs guettent les signes de l’institutionnalisation. Des processus autocritiques sont constamment mis en œuvre à travers le réseau afin d’identifier les problèmes d’exclusion qui pourraient en découler, d’en discuter et de tenter de les résoudre. Dès 1993, dans la revue Parallélogramme, l’autrice Lynne Fernie note que malgré d’inévitables îlots de résistance, le réseau des centres d’artistes témoigne d’une capacité à évoluer en réponse aux critiques sociales et politiques de ses membres. Durant les années 1980, les artistes féministes obligent par exemple le réseau à faire face à son sexisme inhérent et les années 1990 voient naître une plus grande ouverture à la présentation d’œuvres traitant d’orientation sexuelle ou encore, toujours très timidement, de racisme systémique2.

D’une manière similaire, dans la communauté de Wikipédia, plusieurs critiquent le mode de gouvernance qui tend vers une procéduralisation toujours plus complexe en réponse à la croissance du nombre d’inter­venants prenant part aux activités d’édition et d’organisation de l’encyclopédie. Si l’intention guidant la mise en œuvre de cet ensemble de mécanismes est de préserver la neutralité des savoirs qui y sont présentés, ses effets peuvent se révéler pervers. À titre d’exemple, l’organisation Art+Feminism a publié en 2021 Directives peu fiables : Les sources fiables et les communautés marginalisées dans les Wikipédias anglaise, espagnole, et française, un rapport explorant les limites du concept de source fiable3. Les chercheuses démontrent que la définition de ce qui constitue une source fiable est porteuse de biais et que toute volonté de faire évoluer cette définition se heurte à plusieurs barrières procédurales érigées au nom d’une autogestion neutre et objective.

ESPACE DIALECTIQUE

En plus des tensions internes, la rencontre entre les centres d’artistes et le mouvement Wikimédia peut également être source de frictions. Les ateliers de contribution à Wikipédia organisés autour de la thématique des arts visuels (dont Art+Féminisme et Ateliers Wiki x arts actuels) révèlent différents degrés de difficulté dans l’édition de contenus encyclopédiques sur le sujet. La faible représentativité des arts actuels dans l’encyclopédie s’explique ainsi par de nombreux facteurs, qui rendent souvent le travail d’inclusion complexe. Certaines pratiques artistiques, bien que reconnues et importantes, n’ont pas fait l’objet d’une couverture dans des médias considérés comme fiables selon les critères établis par la communauté wikimédienne. Pour beaucoup d’artistes, cette invisibilité découle également d’une présence moindre de leurs œuvres dans les musées et dans le cadre d’expositions individuelles. Une réflexion est nécessaire au sein du milieu wikimédien afin d’élargir les types de documentation reconnus pour inclure davantage de sources, dont la littérature grise, soit les documents produits à l’extérieur des réseaux de publications commerciaux ou universitaires, et qui incluent les opuscules et dépliants produits par les centres d’artistes autogérés. Enfin, du côté des artistes et centres d’artistes, une meilleure connaissance des modalités d’inclusion actuelles de l’encyclopédie et du travail requis lors de la création de nouveaux articles permettrait de modérer leurs attentes vis-à-vis des édit-a-thons.

Les ateliers de contribution et les activités de formation et de mentorat sont en ce sens des moments de discussion et de réflexion importants. En créant des occasions de rencontre entre des membres du réseau des centres d’artistes et du mouvement Wikimédia, mais aussi avec des personnes impliquées dans la recherche universitaire et dans les médias, ils favorisent une compréhension mutuelle des structures locales de production et de diffusion des arts et des savoirs. Nous espérons enfin que cette intelligence collective poursuive son développement et se traduise en un accès pour toutes et tous, par le biais des projets Wikimédia, à un portrait toujours plus riche et diversifié des arts actuels. 

1 Clive Robertson, Policy matters: administrations of art and culture (Toronto : YYZ Books, 2006), p. iv.

2 Lynne Fernie, « Staff Changes at ANNPAC/RACA », Parallélogramme, vol. 19, nº 1 (1993), p. 16-18.

3 À titre d’exemple, ne sont généralement pas reconnues comme fiables les sources primaires et les sources auto-publiées. Du côté francophone, la qualité d’une source se mesurerait, entre autres critères, à sa présence dans une bibliothèque universitaire, à sa spécialité en adéquation avec le sujet de l’article, à sa réputation, à son niveau de langue ou encore à son importance nationale, s’il s’agit d’un article de presse.