« Le papier est mon guide. Je le suis. Et il ne me laisse pas vraiment faire ce que je veux », explique Lisa Tognon. Ce propos s’applique bien à Myriade I. Monotype à la pointe sèche, Myriade1 (2016) est imprimé sur un papier kozo japonais. Ce papier est fait à la main de manière traditionnelle par une famille d’artisans.

Comme à son habitude, Lisa Tognon se laisse emporter par les tracés de la matière. Sensible au grain du papier, à son filigrane, au blanc de la feuille sur lequel la lumière se diffuse, et qui sur les zones libres d’empreintes se constitue en fond-surface ou en petits éclats vifs, Lisa Tognon ne cherche pas à dompter sa technique. Elle explore avec son dessin, et les apports de la couleur, les transparences de la feuille. Elle aime les gestes de la main.

Marquer. Graver et entailler aux rehauts de pointe sèche. Dessiner. Encrer et pigmenter la fibre au pinceau… Autant de façons pour l’artiste de laisser affleurer les sensations, les impressions. Elle multiplie dans une même œuvre médias et techniques. Si elle utilise la gravure, ce que l’on voit ici n’est pourtant pas le produit d’une édition et d’un tirage où une même image serait reproduite d’une feuille à l’autre. Avant qu’elle ait été dessinée ou peinte, la feuille est d’abord imprimée comme si c’était une gravure. Le papier est ensuite investi de ses interventions.

Tout en cercles concentriques, à la façon d’empreintes digitales ou d’écorces ligneuses, un réseau arachnéen s’étend. On pense à une sorte de halo ovale. Sismiques, les tracés flottent au sein du déploiement en lavis des couleurs à l’encre de Chine qui recouvrent de façon diaphane la feuille mince et fine. Les traits dessinés et gravés se font encerclement ou grille en structurant des formes plus répétitives et quadrillées. Le graphisme rejoint une cartographie imaginaire. On pense à une géographie détournée.

Étendue par couches, la couleur oscille entre des tons francs et les détrempes quelquefois diluées et proches du lavis qui s’étendent. L’écheveau de signes pourrait retenir sous son emprise la fluidité de l’encre de Chine. Le mouvement est facilité par la nature même du support qui tantôt absorbe, tantôt véhicule ou conduit les épanchements de l’encre. Comme en contraste, l’encre acrylique construit ailleurs des écrans sombres et éclatants au fini solide. Les surfaces de bleu en ressortent alors fixées et cristallisées. L’intensité de ces écrans rivalise avec la lumière pâle qui les encercle. Poreux, le kozo réagit, « bloqué » par cette opacité. Des tensions s’instaurent. Les champs de couleurs détrempées s’opposent autant à l’aspect strié du réseau serpentin de mailles qu’aux zones au mortier compact qui, en séchant, « creusent » le support. Butant et s’entrechoquant à ce réseau de lignes circulaires et à la profondeur des bleus au liant serré, les effets et le mouvement de cette substance liquéfiée semblent en même temps échapper à toute saisie. L’évanescence plus aqueuse et la volatilité des blancs nuageux pourraient par endroits faire sauter les digues de la segmentation des traits, frêle ossature qui contient ces vagues foncées. Le caractère fluide de la pensée visuelle de l’artiste se dévoile dans ces écoulements sinueux. Comme si, en fin de compte, rien ne résistait à ses flux, à ses infiltrations rebelles. Tout carcan se rebiffe. L’œil est submergé.

L’eau additionnée de couleur lutte et s’allie à l’encre pour que toutes deux envahissent la surface du papier. Les variations du bleu cobalt, du bleu de Prusse, de l’ultra­marine ou du vif argent évoquent aussi cet élément. Océaniques, ces bleus en coulées, en courants légers ou en applications saturées se confondent avec des ciels d’orages, diurnes ou nocturnes. Cette œuvre entretient une forte relation au monde physique, aux phénomènes naturels. Ici encore dans cette feuille, Lisa Tognon fait référence aux éléments premiers. L’abstraction qu’elle adopte pourrait être qualifiée « d’élémentariste ». Déversements et tracés misent sur une spécificité de type naturaliste. L’imagination matérielle exprime ses contenus grâce à une forme particulière de gestualité dans des images constituées de configurations, de mouvements et de rythmes se rapprochant du monde organique et qui sont également ceux de l’air et de l’eau. Poétique et lyrique, cette œuvre sur papier rejoint des états d’émotion et d’effusion. En même temps, Myriade 1 demeure marquée d’une belle simplicité.

Notes biographiques

Lisa Tognon détient un baccalauréat spécialisé en arts plastiques avec une majeure en gravure de l’Université du Québec à Montréal. Lauréate du concours d’estampes de Loto-Québec en 1998, elle reçoit la même année le Prix d’excellence de la Biennale L’Art et le Papier III, de la Galerie Jean-Claude Bergeron et le Prix Jacques-Cartier des Arts, décerné par la Ville de Lyon, lors de la Biennale internationale d’estampes miniatures.

Son exposition individuelle Passages, présentée à la Maison des arts de Laval au cours de l’été 2009, a également été présentée au Musée d‘art contemporain de Baie-Saint-Paul, au Musée des beaux-arts de Sherbrooke et dans trois centres d’exposition en Abitibi, et sera l’objet d’une publication signée par le commissaire René Viau et la critique d’art Dorota Kozinska. L’artiste vit à Laval et travaille à son atelier de Montréal.

Lisa Tognon est représentée par la Galerie Jean-Claude Bergeron (Ottawa).