Rares sont les artistes dont la démarche évolue pendant plus d’un demi-siècle. La longue carrière de Monique Voyer se poursuit et permet de saisir l’ampleur de ce privilège. Native des Cantons de l’Est, où elle est retournée en 1979, elle a, après sa formation à l’École des beaux-arts1, exploré plusieurs approches qui balisent sa production.

Après avoir été formée à la figuration, de 1947 à 1954, elle s’en détache peu à peu dans la décennie suivante, elle s’oriente alors davantage vers l’exploration de la matière pour elle-même, l’expressivité et le geste. Monique Voyer conservera de cette période abstraite, matérielle et spontanée, une grande sensibilité à l’égard de la matière et une finesse dans l’utilisation de la couleur. Ces caractéristiques sont toujours présentes dans ses productions. Même si les titres choisis évoquent souvent des sujets figuratifs, les formes expressives qui composent ses images résultent directement du geste, dont elles traduisent l’émotion. Chez Monique Voyer, la matière témoigne sans illustrer ou reproduire. Pendant cette période et jusqu’à maintenant, l’artiste a « introduit et réintroduit dans ses œuvres des matériaux divers. Cette tendance ne la quittera guère puisque ses œuvres actuelles en sont encore empreintes »2.

L’huile sur toile Horizon sans fin (1974), un petit format, a été réalisée pendant la période gestuelle de Voyer.

La palette de couleurs est réduite, le bleu domine le plan pictural simplement subdivisé. De grandes zones sont définies par le contraste de la couleur plus saturée des formes qui se détachent sur le fond plus neutre. Ce clair-obscur est modulé, les sections où le bleu est abondant, texturé et saturé, alternent avec des étendues plus claires, minces ou uniformes. Les formes arrondies, voire organiques, qui semblent avoir été inspirées de la nature, ont surgi sous l’impétuosité du geste. Les abondantes modulations de la surface expriment le mouvement. La matière expressive s’épaissit par endroits, puis change d’orientation, elle devient oblique, alors qu’ailleurs, une verticale acérée crée une rupture entre deux zones claires. À droite, la couleur est sombre et riche, puis elle s’éclaircit, définissant une courbe ascendante que viennent rythmer des lignes horizontales saturées, plusieurs fois répétées. La division horizontale du plan se prolonge d’un côté à l’autre de la composition, telle une ligne d’horizon accidentée, oscillant entre la tourmente et l’accalmie. L’émotion émergée puis déchargée a produit cette structure unique, rendant visible, puis accessible, une grande intensité. L’affect délesté par l’action de peindre a trouvé sa mise en existence. L’image en conserve la mémoire, celle de son urgence et de son immédiateté.

Au cours des années 80, l’artiste consacre ses travaux aux procédés de l’estampe et particulièrement à l’eau-forte. Cet important changement de médium transforme certains aspects de son style qui devient plus intimiste3. La réduction des formats, une certaine simplification de la composition, l’amincissement de la matière, mais aussi et peut-être surtout, le retour des éléments figuratifs caractérisent cette période. Depuis, la ligne d’horizon, les éléments architecturaux, les objets trouvés ou reproduits, les arbres, les personnages, les fragments du corps humain, des visages, etc., se partagent l’espace pictural en alternance avec des zones dont le traitement reste proche des effets plastiques expressifs approfondis pendant la période liée à l’abstraction lyrique. Les livres d’artiste qu’elle publie en collaboration avec l’écrivain Michel Fortin, Natalités (1984) et Les grandes eaux de l’Estrie (1986), témoignent de sa maîtrise des procédés de l’estampe.

Notes biographiques

L’œuvre de Voyer est reconnue outre sa région natale et au-delà de nos frontières. Présentée dans les grandes institutions de diffusion, dont le Musée des beaux-arts de Montréal (1957) et le Musée des beaux-arts de Sherbrooke qui lui ont consacré une exposition rétrospective en 1994, l’artiste est membre de l’Académie royale des arts du Canada. Ses tableaux, inclus dans de nombreuses collections, sont amplement cités, reproduits ou décrits dans la littérature spécialisée.

Voyer est la seule artiste vivante de la Galerie Claude Lafitte qui ne représente que les grands d’ici et d’ailleurs : Rouault, Chagall, Picasso, Miro, Borduas, Ferron, Riopelle, Molinari, etc. Il s’agit peut-être là d’un autre indicateur de l’importance et de la portée du travail de cette femme, artiste et mère aussi. Elle a consacré une vingtaine d’années à l’enseignement des arts et s’est beaucoup engagée dans le développement artistique et culturel de l’Estrie.

Monique Voyer est représentée par la Galerie Claude Lafitte (Montréal).

(1) Elle a étudié à l’École des beaux-arts de Montréal, de 1947 à 1952, et à l’École nationale des beaux-arts de Paris en 1953 et 1954.

(2) Le Gris, F. (1994). Monique Voyer, rétrospective 1954-1994. Sherbrooke : Musée des beaux-arts de Sherbrooke, p. 22.

(3) Cliche, V. (2010). La gravure cet art intimiste. Magog : Le Reflet du lac.