Dans le monde muséal et artistique, la médiation se trouve au cœur de la mission des organismes et établissements culturels. Utilisée comme outil de dialogue avec le public, elle donne à celui-ci la chance d’entrer en relation avec les œuvres. Depuis les dix dernières années, nous ne sommes pas sans remarquer la forte visibilité des arts autochtones1 aussi bien au Québec qu’au Canada avec la multiplication des expositions qui leur sont consacrées. Le Prix Sobey pour les arts, récompensant un artiste canadien de 40 ans et moins, a été décerné à pas moins de 5 artistes autochtones depuis sa création en 2002 et de nombreux autres sont en nomination chaque année. Dans le monde des musées, les problématiques politiques, culturelles et scientifiques entourant l’exposition The Spirit Sings, présentée en 1988 au Musée Glenbow, à Calgary, ont eu pour conséquence une prise de conscience majeure des professionnels quant à la nécessité d’inclure les savoirs et les pratiques autochtones2. Trente ans plus tard, il est encore moins envisageable pour les musées d’écarter la parole et la présence des Premiers Peuples dans les expositions, notamment. La mise en valeur des histoires et des récits autochtones était d’ailleurs de nouveau mentionnée dans les Appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) déposés en 20123. La collaboration entre les Premiers Peuples et les musées est maintenant courante au Canada et la valorisation des arts autochtones, qu’ils soient anciens, modernes ou contemporains, semble de plus en plus pratiquée. Au Québec, plusieurs organismes et musées participent à ce mouvement et deviennent des acteurs d’une rencontre possible. Par exemple, depuis plusieurs années, le Musée McCord et La Guilde, situés à Tiohtià:ke/Montréal, exposent et font dialoguer des artistes autochtones ainsi que des œuvres et des artefacts conservés dans leurs collections depuis le début du 20e siècle. Par ailleurs, la Biennale d’art contemporain autochtone (BACA), créée par la galerie Art Mûr, participe depuis 2012 à la promotion des artistes autochtones provenant du Canada et plus généralement d’Amérique du Nord. Plus récemment, le redéploiement des collections anciennes et modernes du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) permet de réfléchir au peu d’œuvres autochtones dans la collection ainsi qu’aux défis que pose la représentation artistique à la lumière des conceptions sociales et culturelles wendat4. Bien qu’allochtones, ces quatre organismes ont réussi à tisser des liens forts avec les Premiers Peuples. Et si, historiquement, ils peuvent être associés à un instrument du pouvoir colonial5, voyons comment ils participent désormais activement à la valorisation des savoirs et des pratiques artistiques issues des Premières Nations, des Métis et des Inuit.

Réflexions sur l’écriture des histoires

L’histoire des Premiers Peuples ne débute pas avec l’arrivée de Jacques Cartier. Si « une Histoire peut cacher toutes les autres», comme le souligne la conservatrice Anne-Marie Bouchard, la collaboration et la mise en perspective de nouveaux discours sont de plus en plus présentes au sein des établissements traditionnels. Le regard des artistes et des spécialistes autochtones les engage sur de nouvelles voies où leurs discours, jusqu’alors marginaux, parviennent à se faire entendre dans les expositions. Par exemple, l’exposition permanente Porter son identité : La collection Premiers Peuples, présentée au Musée McCord depuis 2013, a été conçue en collaboration avec un comité consultatif autochtone. L’exposition est ponctuée de plusieurs capsules vidéo mettant en valeur les savoirs et les savoir-faire liés à la confection et à l’utilisation des vêtements, à la fois ancestraux et contemporains. À La Guilde, Karine Gaucher, directrice à la programmation et aux communications, incite les artistes exposés à exprimer ce qu’ils ressentent, sans restriction. Elle souhaite de plus décloisonner les pièces exposées afin de créer des relations uniques entre les œuvres des Premières Nations et des Inuit et celles issues des métiers d’art.

Table ronde « Indigeneous Women in Contemporary Art »
Avec Niki Little, Becca Taylor, Camille Larivée et Caroline Monnet Présentée
par BACA lors de la Foire Papier 2018
Photo : Jean-Michael Seminaro
Courtoisie de l’Association des galeries d’art contemporain

Les musées s’engagent aussi dans une réflexion sur les représentations erronées de l’histoire et leur transmission. À cet effet, Kent Monkman et Nadia Myre ont participé, respectivement en 2014 et 2016, au programme d’artistes en résidence du Musée McCord. Par le truchement des archives, ces deux artistes ont posé un regard critique et novateur sur ses collections muséales. Cette rencontre, tout à fait unique pour le musée, a favorisé l’émergence de nouveaux discours visuels tout en offrant une critique des histoires et des représentations coloniales. Actuellement, le MNBAQ présente aussi une perspective tout à fait nouvelle des pratiques et des histoires de l’art ancien et moderne au Québec. À cet effet, Anne-Marie Bouchard, chargée du redéploiement de la collection, a invité trois spécialistes wendat à réfléchir, entre autres, aux représentations des figures de l’autochtonie et du territoire ancestral, le Nionwentsïo. Véritables contrepoints aux discours artistiques et historiques établis, ces réflexions permettent d’aller de nouveau à la rencontre des œuvres et de poser un regard décalé sur le savoir habituellement convoqué.

La fenêtre sur la création contemporaine des Premiers Peuples

Plusieurs organismes allochtones agissent comme intermédiaires entre les artistes et le public. La Guilde, dès sa création, présentait des créations autochtones. Depuis son déménagement sur la rue Sherbrooke, à quelques pas du Musée des beaux-arts de Montréal, l’institution est une véritable porte d’entrée pour la découverte d’artistes inuit et des Premières Nations, renforçant de fait son travail de promotion et son soutien à la création autochtone contemporaine. « Le discours, la présence et la signature de chaque artiste sont mis de l’avant dans les expositions7 », explique Karine Gaucher. Si, par le passé, l’art autochtone était vu comme un tout collectif, les artistes sont désormais valorisés pour leur particularité et leur unicité. La galerie Art Mûr participe elle aussi à la promotion de plusieurs artistes autochtones, que ce soit au Québec ou à l’étranger. Représentant Nadia Myre depuis le début des années 2000, elle collabore également avec Sonny Assu, Nicholas Galanin et Michael Patten. Leur travail est désormais de plus en plus diffusé, et leurs œuvres, acquises par des collectionneurs privés et des musées. Rhéal Olivier Lanthier, codirecteur d’Art Mûr, souhaite d’ailleurs inclure de plus en plus d’artistes des Premières Nations et d’artistes métis dans la programmation à venir. L’implication des galeries d’art commerciales dans la promotion de ces artistes favorise, depuis une dizaine d’années, la multiplication des expositions d’art contemporain autochtone au Québec et au Canada.

En quelques années, la BACA est devenue l’un des événements majeurs de promotion des artistes autochtones. Créée en 2012 par la galerie Art Mûr, la Biennale souhaitait dans un premier temps pallier plusieurs défis rencontrés lors de la présentation du travail de Nadia Myre. Dès la première édition, l’objectif était de favoriser une meilleure appréciation et compréhension des œuvres. Depuis 2012, Rhéal Olivier Lanthier constate l’expansion de la manifestation en raison de la croissance considérable du nombre d’artistes exposés et de partenaires. Le Musée McCord et La Guilde y participaient d’ailleurs pour la deuxième fois en 2018. La BACA est maintenant un organisme à but non lucratif indépendant doté d’un conseil d’administration à majorité autochtone veillant à en assurer la pérennité.

L’histoire des Premiers Peuples ne débute pas avec l’arrivée de Jacques Cartier. Si « une Histoire peut cacher toutes les autres », comme le souligne la conservatrice Anne-Marie Bouchard, la collaboration et la mise en perspective de nouveaux discours sont de plus en plus présentes au sein des établissements traditionnels.

Le rôle des activités de médiation pour un dialogue direct

La médiation comme outil de dialogue est au cœur de la mission des musées. Depuis sa réouverture en 1992, le Musée McCord organise dans sa programmation des rencontres avec des artistes et des spécialistes autochtones. Pour sa part, La Guilde propose des discussions entre le public et les artistes exposés. Plusieurs activités éducatives, conçues par des créateurs autochtones eux-mêmes, contribuent à instaurer un contact direct avec les savoirs et les matériaux utilisés. Par ailleurs, en partenariat avec l’organisme Terres en Vues, une série de quatre films réalisés par des personnes autochtones sera présentée à la galerie en 2019 dans le cadre des activités hors programme du festival Présence autochtone, ce qui renforcera encore l’importance des liens entre les organismes allochtones et autochtones. L’édition 2018 de la BACA proposait en outre une multitude d’activités de médiation donnant un accès direct aux artistes des Premiers Peuples. Ce sont autant de rendez-vous qui donnent l’occasion aux publics, aussi bien néophytes et curieux que plus avertis, d’entrer en relation avec les créateurs d’une autre façon.

Si Tiohtià:ke signifie en Kanien’ké:ha (mohawk) « là où les nations se divisent8 », il semblerait maintenant que le territoire où se trouve Montréal devient un espace de rencontres. Le dialogue entre allochtones et Premiers Peuples se poursuivra en 2019. Les artistes Kent Monkman et Hannah Claus seront à l’honneur au Musée McCord, tandis qu’Art Mûr présentera le travail de Nadia Myre et de Nicholas Galanin. En mars prochain s’ouvrira la nouvelle exposition permanente de La Guilde, qui sera suivie deux mois plus tard d’une exposition consacrée au perlage. Sur le Nionwentsïo, le MNBAQ entame lui aussi une nouvelle ère marquée par des relations plus respectueuses. La rotation régulière des œuvres dans la nouvelle exposition permanente et la publication de réflexions sur les représentations erronées en histoire de l’art participent à cette rencontre comme acte de médiation. 

(1) En utilisant le terme autochtone, nous faisons référence aux personnes et communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuit vivant sur le territoire que l’on considère aujourd’hui comme étant le Canada.

(2) Le rapport Tourner la page : forger de nouveaux partenariats, publié par l’Association des musées canadiens et l’Assemblée des Premières Nations en 1992, est encore très utilisé par les musées canadiens.

(3) Les Appels à l’action sont disponibles à cette adresse.

(4) Le livret qui accompagne l’exposition 350 ans de pratiques artistiques au Québec explique bien les défis rencontrés lors du redéploiement des collections.

(5) La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle constituent la période de l’anthropologie d’urgence au cours de laquelle une grande partie des artefacts autochtones ont été acquis par les musées européens, américains et canadiens au moment même où les communautés étaient fortement fragilisées par les politiques coloniales en place.

(6) Anne-Marie Bouchard, « Une Histoire peut cacher toutes les autres », dans 350 ans de pratiques artistiques au Québec, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2018, p. 2.

(7) Entretien avec Karine Gaucher, le 26 novembre 2018.

(8) Projet Tiohtià:ke du Collectif des conservateurs autochtones, en ligne.