L’une des premières choses qui viennent à l’esprit lorsque l’on pense aux résidences d’artistes, c’est souvent cette idée d’un lieu très lointain, isolé et caractérisé par une grande proximité avec la nature, qui accueille différents artistes pour soutenir la production d’un projet ou d’une œuvre. Elles seraient un moment temporaire, qui implique un déplacement – quitter son lieu d’habitation pour aller ailleurs, puis aussi revenir chez soi, au bout de quelques jours, voire de quelques semaines. Pourtant, plusieurs types de résidences existent – et foisonnent ! – sans impliquer pour autant un retrait de « la civilisation ».

Peu importe le format, un point commun demeure parmi ces séjours : il s’agit d’un temps et d’un espace consacrés à l’art et à toutes ses étapes, de l’idéation à la production. Parlez à n’importe quel artiste et il vous le dira : le défi n’est pas nécessairement la création d’œuvres en tant que telles, mais bien de libérer suffisamment de temps en dehors de ses autres obligations quotidiennes pour pouvoir se consacrer à son art.

Une temporalité « ouverte »

Pendant la dernière année, beaucoup d’encre a coulé au sujet des ateliers d’artistes. Avec la crise du logement à Montréal, les changements de propriétaire et autres facteurs justifiant des augmentations de loyer ou des évictions, on a parlé plus souvent dans les médias de l’espace – ou plutôt du manque d’espace – alloué à la création dans une ville. On ne s’en sort pas, pour créer, il faut de la place, et du temps ! Si sur le plan matériel il est assez logique de dire que certaines ressources sont nécessaires pour assurer la production d’une œuvre, on remarque depuis les dernières décennies un intérêt grandissant aussi pour la présentation des processus, et pas seulement pour l’objet d’art « fini ». Un peu de théorie !

Selon l’historienne de l’art Claire Bishop, comme elle l’explique dans son chapitre pour le livre Timing: On the Temporal Dimension of Exhibiting (2014), ce tournant devient plus important aux environs des années 1990 : on remarque alors des changements non seulement dans la conception d’expositions, laquelle se tourne vers des propositions plus sociales, mais aussi dans l’attitude des artistes, qui veulent désormais travailler sur le long terme et avec des publics spécifiques hors des contextes institutionnels.

D’un côté, cette ambition se voit prendre la forme d’expositions performatives, c’est-à-dire des expositions dont la forme et le contenu peuvent varier avec le temps, profondément engagées du point de vue collaboratif dans le but d’obtenir un certain effet sur le réel. D’un autre côté, ce tournant social se répercute aussi dans des interventions dites « spécifiques à un lieu » (communément appelées in situ), indissociables donc de leur contexte de mise en place. Ce type d’œuvre se retrouve ainsi complètement indépendant de sa présentation en salle d’exposition : le temps et la durée de l’œuvre, de sa création à sa finition – si « finition » il y a –, dépassent bien souvent le cadre permis par l’exposition.

Si l’on revient à notre sujet principal, en quoi ce récent contexte modifie-t-il notre compréhension des œuvres d’art ? Eh bien ! C’est surtout qu’il faut aussi prendre en considération la temporalité. L’œuvre d’art est temporelle, et désormais, ce temps est éclaté. De cette manière, Bishop parlera d’œuvres axées sur une certaine « ouverture », soit des œuvres ou des ensembles d’œuvres à la forme ouverte, et qui ont une durée indéfinie. Pour la citer directement : « Pour cette génération d’artistes, le désir d’expérimenter avec le format d’exposition provient principalement d’une forme de frustration avec les conventions qui dominaient dans les années 1980, c’est-à-dire des présentations qui tournaient autour d’objets destinés à la consommation sur le marché  (je traduis). »

Il n’est pas faux de dire que le temps et la durée sont des composantes centrales à l’organisation de nos sociétés marchandes. La « temporalité du capital », pour reprendre les termes du professeur en culture visuelle Adrian Heathfield, aussi publié dans Timing, est celle de la régulation et de l’accélération : « [C]ette temporalité du capital s’intègre dans le milieu culturel occidental et, pour cette raison, les œuvres qui empruntent une esthétique de la durée peuvent être vues comme critiques. Dans la logique culturelle du capitalisme tardif, le temps est une commodité que l’on doit exploiter à son plein potentiel (je traduis). » On constate certainement qu’un lien existe entre la manière dont le temps est géré en société, et la volonté de toute une génération d’artistes de négocier ces contraintes qui structurent le temps dans leurs œuvres d’art.

Comme je l’ai mentionné au début de ce texte, les résidences d’artistes offrent en priorité un contexte qui permet aux créateurs de se consacrer pleinement à leur pratique artistique. La frontière entre le moment du processus de création et celui de présentation de l’œuvre d’art tend ainsi à s’estomper comme le constate Bishop : le public peut ressentir alors un sentiment de perte en expérimentant les démarches artistiques plus « ouvertes » et de durée indéfinie, parce qu’il a rarement accès à l’ensemble du processus de création au cœur de ces pratiques.

Le dossier du présent numéro se construit donc comme une accumulation de récits, d’idées et de fragments qui permettent d’entrer plus vivement dans le processus créatif d’artistes et de commissaires d’ici. Peut-être dans l’optique de combler cette perte, et pour mettre en lumière les aspects plus rarement exposés de l’art, ceux profondément ancrés dans la démarche artistique. Le texte de Marie-Ève Leclerc- Parker explique un peu plus en détail les origines des résidences et les différentes formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, tandis que Sylvie Tourangeau mène des discussions avec des artistes en performance pour parler plus spécifiquement de l’importance des résidences et des workshops pour assurer une transmission orale. On a là l’idée d’une passation de savoir par la collaboration, que l’on retrouve aussi chez Catherine Nadon qui analyse les impacts des résidences d’artistes dans un contexte scolaire. Le dossier mise ainsi sur une diversité de points de vue : résidences pour la création de livres d’artistes, pour la recherche en commissariat, et enfin récits et présentation d’artistes qui reviennent sur leurs propres expériences.

Je ne m’étends pas plus longtemps et vous invite à découvrir ces démarches, les critiques d’expositions et les profils d’artistes qui y sont annexés, sans oublier l’actualité récente du monde de l’art et nos suggestions d’expositions pour la rentrée culturelle. Bonne lecture !

Jade Boivin