Il y a dans la récurrence d’un contact à l’art quelque chose de très porteur, qui génère en nous des potentialités nouvelles et des gammes de sensations riches de résonances. Toutes ces formes émotives présentes dans l’art sont là pour contrer une sorte d’incommunicabilité, peut-être qu’elles sont aussi là pour décentrer notre regard.

Notre numéro d’été s’oriente autour de l’actualité des arts visuels. Avec ce numéro-ci et comme ce sera le cas désormais pour chaque numéro estival, nous axons sur les « Visites » qui, cette année, se sont organisées dans la foulée des réouvertures des salles de diffusion. Ce retour vers l’art tant souhaité est vécu par plusieurs comme une bouffée d’air frais. L’art nous fait vivre en soi et hors de soi : par la polysensorialité que les œuvres portent en elles, se dressent des tangentes et des affects communs. On constate d’ailleurs un intérêt pour le retour vers la matière, comme j’en discute avec Eunice Bélidor au Musée des beaux-arts de Montréal dans l’entretien que vous découvrirez, ou pour ces œuvres qui aspirent à nous faire vivre des sensorialités multiples. Dans son essai, Ji-Yoon Han parle d’une expérience de l’allégresse lorsqu’elle regarde les peintures de Karine Fréchette. D’une œuvre qui passe à travers soi comme l’exubérance de la virtuosité picturale qui se convertit en sensations. Charlotte Jacob-Maguire nous invite à considérer le transfert entre les différents sens dans l’œuvre d’Aislinn Thomas. Dans ce cas, l’ouïe complète la vue, et cette traduction poétique offre un contact sensoriel plus complet à l’œuvre. Christian Roy parle de ces sujets humbles et grandioses du sens de notre existence dans le vaste espace astronomique, représentés dans le travail de Yann Pocreau. Et Gauthier Melin réfère aux indices dans l’exposition de Pascale Théorêt Groulx qui insinuent que le drone de son œuvre aurait une forme d’empathie, qu’il vivrait les émotions de l’interrogation, du doute et de la compassion. Ce retour aux sens est particulièrement porteur en ce moment alors que l’on s’essouffle à vivre des dématérialisations dans un monde de plus en plus numérique. À l’image se succèdent désormais le vécu, l’identité et l’affect. Ces thèmes tant centraux pour l’art contemporain participent depuis longtemps déjà à nuancer les codes artistiques et un glissement s’opère au-delà de l’œuvre : à ces efforts pour reconnaître la part émotive de l’art s’adjoint un regard critique vers les structures qui supportent la création. Cette imputabilité passe par ce que Laurence D. Dubuc nomme une « éthique du soin ».

Pour ce numéro estival, nous avons offert à une artiste carte blanche afin qu’elle envisage une œuvre d’art unique à la revue pour la rubrique « Création » qui se substitue désormais au dossier thématique de l’été – celui ci reviendra à l’automne. Fonctionnant sous le modèle de la commande d’œuvre, la section « Création » offre l’espace à une ou un artiste pour expérimenter la matérialité de l’objet-revue. Anouk Verviers nous offre ici, avec Prôner le chaos, une habile manipulation de la transparence qui confond. Le recto de son œuvre s’imbrique au verso et vice-versa, activant un jeu de perception fonctionnant uniquement dans le contexte des pages de la revue. J’attire enfin votre attention sur notre couverture, où nous présentons Chun Hua Catherine Dong qui nous accueille dans son atelier à Montréal, là où l’on côtoie aussi la richesse des motifs récurrents de son œuvre.

Vous découvrirez également notre cahier inséré Les détours de l’été, qui revient cette année encore pour vous inciter à visiter les expositions de nos partenaires. Après l’année que l’on vient de passer, je vous souhaite une bonne lecture mais surtout un bon retour vers l’art.