Depuis toujours, Vie des arts est orientée vers cette mission : faire valoir une information d’actualité et une éducation aux arts au plus large public possible. Notre nouvelle identité visuelle entend bien la perpétuer. Je suis avec mon collègue Julien Abadie, directeur de Vie des arts, pour parler de notre refonte, d’art et d’écriture.

Jade Boivin — Julien, quel rôle un média spécialisé comme le nôtre doit jouer pour créer des ponts entre les milieux ?

Julien Abadie — Je vois trois rôles pour une revue comme la nôtre : passer, incarner et refléter. Passer, c’est transmettre, donner de l’information et susciter la curiosité. Une revue d’art doit rythmer la lecture, arrêter le regard, interpeller… Incarner, c’est amener de la vie, faire de la place à celles et ceux qui font l’art. D’où notre décision de mettre des artistes en couverture. Refléter, c’est être synchrone avec l’époque, ses enjeux, ses valeurs. Nous avons par exemple incorporé une typographie montréalaise, choisi un papier québécois plus environnemental et travaillé sur un dispositif Web qui assurera une meilleure accessibilité. Avec ces éléments, nous participons aux grandes conversations du moment. L’art est plus grand que l’art ; notre évolution en est le reflet.

Jade — Faut-il créer un nouveau public pour l’art ?

Julien — Question difficile… Il s’agit moins de créer un nouveau public pour l’art, que de le fédérer autour d’une idée de l’art. De fait, le public existe : l’appétit pour les expositions ne se dément pas, les travailleuses et travailleurs culturels sont des dizaines de milliers au pays, les galeries n’ont jamais aussi bien vendu que pendant la pandémie… De ce point de vue, tous les signaux sont au vert. Mais on peine à recréer un vaste espace de discussions, de débats autour de l’art. Ces espaces existent, le nombre de revues culturelles québécoises le prouve, mais aucune revue ne parviendra seule à élargir cette bulle ; c’est un travail collectif. Avec une identité visuelle plus accueillante et inclusive, Vie des arts tente de jouer son rôle historique de fédérateur, de porte d’entrée sur les arts visuels.

Jade — Le numérique serait-il une meilleure porte d’entrée ? Beaucoup pensent qu’on assiste à la fin des médias papier, mais pas toi. Qu’est-ce qui t’anime avec ce support ?

Julien — J’ai coutume de dire – un peu par provocation – que le Web est la deuxième chance du papier ! Qu’on se comprenne bien : le Web a bouleversé l’économie des médias. Beaucoup de quotidiens, d’hebdomadaires, de mensuels, de revues n’ont pas résisté (et ne résisteront pas) à ce changement de paradigme. Mais un nouvel espace (étroit, certes) s’est créé pour des supports physiques qui optent pour la qualité, pour la revue en tant qu’objet, comme une contre-programmation à l’ère du tout-virtuel. Pour les lectrices et les lecteurs, le papier devient quasiment un choix militant, il s’inscrit dans une perspective de ralentissement, de retour à la matérialité. Ce n’est pas une attitude réactionnaire consistant à rejeter le numérique au profit du papier, mais une réflexion sur la meilleure manière de les articuler l’un à l’autre. Nous menons ce chantier depuis deux ans.

D’ailleurs, une section de notre revue sera consacrée à la valorisation du format papier, et nos rubriques habituelles connaîtront quelques changements. Je me permets de te retourner la question.

Julien — Veux-tu nous en dire plus ?

Jade — La rubrique Création sera différente des autres. Publiée une seule fois par année, dans le numéro de l’été, c’est l’unique rubrique qui n’apparaîtra pas sur notre site Internet : ce sera chaque fois une commande d’œuvre faite à une ou un artiste, créée spécifiquement pour nos abonnés. On veut valoriser la matérialité de l’objet-revue, et surtout s’amuser avec l’aspect physique du support papier.

Nous introduisons aussi la rubrique Essai dans ce numéro-ci, qui reviendra ponctuellement. Cet espace servira à approfondir une démarche d’écriture plus libre, autour d’un thème choisi par son autrice ou auteur. Il y a beaucoup de recherches en art actuel ; et on veut valoriser ce savoir-là en le partageant.

Julien —Tu parles d’écriture sur l’art au lieu de critique d’art. Quelle est la nuance ?

Jade — Je fais la distinction, c’est vrai. Le mot écriture est plus englobant, car certaines diversités d’approches de l’écriture sur l’art ne se limitent pas qu’à la critique. Avec Internet et les réseaux sociaux, on s’informe sur l’art de manière beaucoup plus autonome maintenant. On a aussi accès directement aux artistes et à leur démarche de création sans avoir besoin nécessairement de l’intermédiaire qu’était traditionnellement la critique d’art.

La valeur de prescription de la critique est aussi discutable : chaque autrice ou auteur a ses raisons d’écrire sur l’art, et cette posture doit être située, car écrire pour un média, c’est occuper un espace de parole. Ça déplace aussi le sens de la critique comme format, surtout dans une revue qui exerce une forme d’autorité. À partir de quelles perspectives ou expériences j’écris sur l’art ? Quelles idées suis-je en train d’appliquer à une œuvre, et comment circulent-elles dans la discussion publique ? Qu’est-ce qu’elles renforcent ou désamorcent ? Peut-être qu’il est là, l’objet de la « critique » : remettre aussi en question les statu quo de l’art comme un milieu professionnel et pas seulement comme une intention esthétique.

Julien — Notre mise en page décentralise le dossier au profit des deux portraits d’artistes. Quel est ton avis là-dessus ?

Jade — On souhaitait conserver un ancrage dans l’actualité des arts en
décloisonnant la thématique du dossier. Avec les portraits, on voulait aller à la rencontre des artistes, et plonger plus directement dans la création. Il y a aussi un savoir-faire manuel ou technique à l’art, propre à chaque artiste. Même pour des pratiques éphémères, de performance, ou bien pour l’art numérique qu’on associe à tort avec l’immatériel : la matière c’est le corps ou l’espace, ou le dispositif numérique. Les portraits, ici de Giorgia Volpe et de Michael Belmore, s’ajoutent aux artistes évoqués dans les textes du dossier sur l’art en interaction avec le territoire, et offrent une porte d’entrée différente à la théorie amenée dans notre espace thématique. Ça soulève des affinités d’idées et d’autres perspectives. C’est loin d’être exhaustif, mais j’aime penser qu’à travers toutes ces formes, il y a des lieux communs.