Boîte Rouge VIF, fondée en 1999 et affiliée à l’Université du Québec à Chicoutimi, gagne à être (re)connue en tant qu’organisme incontournable en cultures autochtones. Elle compte notamment des collaborations avec le Centre des sciences de Montréal (2015-2016), le Musée de la civilisation de Québec (2010-2013) et le Musée des Abénakis (2014). Elle prendra cette année en charge la réactualisation de l’exposition permanente du Musée amérindien de Mashteuiatsh, dans la communauté ilnue Mashteuiatsh (qui signifie « Là où il y a une pointe ») au Lac-Saint-Jean. Rencontre avec la directrice générale de La Boîte Rouge VIF, Claudia Néron.

Julie Bruneau – Pour débuter, pouvez-vous me présenter brièvement La Boîte Rouge VIF ?

Claudia Néron – La Boîte Rouge VIF (BRV) est un organisme à but non lucratif autochtone qui œuvre en création et en production. Notre conseil d’administration est composé exclusivement de membres des Premières Nations (PN), et nous comptons aussi des personnes autochtones au sein notre équipe de travail. Afin de rendre accessibles des médias artistiques favorisant une transmission valorisante des cultures autochtones, la BRV agit comme médiateur culturel auprès des membres des PN. Ainsi, l’expertise artistique de l’équipe dans différents domaines (tels que l’exposition, le cinéma, l’interactivité, le web et le design graphique) est mise à contribution dans un contexte de collaboration afin de réaliser, en complémentarité, des produits culturellement signifiants et sécurisants. Cette méthodologie favorise la prise de parole et le contrôle par les PN de l’expression, de la mise en valeur et de la transmission de leur propre culture. C’est notamment le cas pour le projet avec le Musée amérindien de Mashteuiatsh.

Justement, je serais curieuse de vous entendre sur ce projet. Quel a été votre processus de collaboration ?

Le Musée avait déjà amorcé une démarche pour renouveler l’expo­sition permanente, en diffusant un appel d’offres, pour lequel nous avons soumis un projet. Une des spécificités de notre proposition, et c’est une particularité de la démarche de la BRV, c’est que nous priorisons les expertises des PN en favorisant le développement économique local. Leur présence est une des conditions clés de la réalisation de notre processus, qui est axé sur l’expression culturelle de la communauté. En ce sens, notre équipe a été constituée avec des Pekuakamiulnuatsh, entre autres, pour la codirection artistique.

Projet de musée virtuel « Lieux de rencontre ».
Organisé par la Boîte Rouge VIF, « Lieux de rencontre » est une ressource culturelle et éducative en ligne pour les jeunes utilisant les technologies de la vidéo 360° afin de favoriser la découverte des cultures autochtones du Québec. L’exposition propose la visite immersive de 50 lieux culturellement signifiants pour les 10 jeunes autochtones participants.
© La Boîte Rouge VIF

Par la suite, comment avez-vous élaboré votre proposition d’exposition permanente pour le Musée amérindien de Mashteuiatsh ?

Nous avions proposé un concept préliminaire au moment de l’appel d’offres. Lorsque notre projet a été accepté, nous avons mis en place un groupe de conception, avec des membres du Musée. Le Musée a d’ailleurs lui-même son comité-conseil auquel siègent des membres de la communauté. Avec ce groupe, nous avons organisé des ateliers pour conceptualiser le scénario, le circuit de visite, le design et toute l’articulation de l’exposition.

Dans la conception de l’exposition, comment avez-vous inclus des enjeux liés à l’accessibilité ? Il me semble que la démarche de votre organisme touche à cette question en favorisant les dialogues avec des populations qui sont marginalisées des espaces traditionnels de l’art et de la culture, comme les galeries et les musées.

À la BRV, notre approche de la muséographie est à la fois artistique, immersive et expérientielle. Concrètement, cela veut dire que nous tentons d’impliquer le plus possible le public dans l’environnement de l’exposition et dans l’expression des contenus. Dans le design et la conception muséographique, nous cherchons à créer un univers dans lequel le visiteur ou la visiteuse pourra se plonger. C’est une approche qui est à la jonction des expositions artistiques, historiques et scientifiques. Par exemple, l’expérimentation est une stratégie qui est très utilisée dans la muséologie scientifique, mais peu dans le contexte ethnoculturel ou artistique. Nos projets résultent de combinaisons de plusieurs méthodologies disciplinaires qui ne se côtoient pas habituellement. Aussi, nous portons une attention spécifique aux dimensions affectives et personnelles de l’exposition; l’art est un médium qui permet justement l’expression des sensibilités. En ce sens, nous cherchons à interpeller, captiver et engager différents types de public en intégrant une pluralité d’approches, que ce soit par les supports ou les stratégies de communication. Donc, oui, l’accessibilité occupe une place privilégiée dans notre vision de la médiation.

À la Boite Rouge VIF, notre approche de la muséographie est à la fois artistique, immersive et expérientielle. Cela veut dire que nous tentons d’impliquer le plus possible le public dans l’environnement de l’exposition et dans l’expression des contenus.

Le Musée amérindien de Mashteuiatsh a aussi sa propre histoire : c’est un des premiers musées autochtones au Québec; il a été fondé en 1977. Il est essentiel que la nouvelle exposition permanente s’inscrive en continuité avec la mission du Musée en reflétant l’identité et la culture des Pekuakamiulnuatsh. Selon nous, le premier public est toujours la communauté. C’est pour cela que nous l’impliquons le plus possible, et dès le départ, dans la conception et la fabrication de l’exposition. Par exemple, nous avons organisé une soirée communautaire, le 16 avril 2019, pour présenter et valider le scénario de l’expo­sition. C’est aussi à ce moment que nous sommes intervenus comme médiateur afin de nous assurer que le projet est à l’image de la communauté et lui convient.

Est-ce que la réception du projet fut positive ? Est-ce qu’il y a eu des interrogations et des réticences ?

Lors de cette consultation, il y a eu 35 à 40 personnes, ce qui est une très bonne participation. Notre projet a été reçu favorablement, même au-delà de nos attentes, et le retour fut constructif. Le premier commentaire a été : « c’est vraiment nous, et notre identité ! ». Et cela s’explique grandement par notre approche. Notre contribution dans le processus, c’est de proposer des outils pour travailler et d’offrir notre expertise en muséographie. Tout le reste, c’est l’apport de la communauté, qui met de l’avant sa vision et sa voix.

Pour continuer sur la question de l’accessibilité, vous parliez un peu plus tôt de l’historique du Musée. Quelle est la relation entre le Musée et la communauté de Mashteuiatsh ?

Cette relation se manifeste sous plusieurs facettes. Pour n’en nommer qu’une : le Musée est un endroit important et dynamique pour la mise en valeur des artistes et artisans de la communauté et de leurs créations.

Modélisation du projet d’exposition au Musée amérindien de Mashteuiatsh
Crédit : La Boîte Rouge VIF (avril 2019) 

Est-ce que cet enjeu a été pris en considération dans la conception de l’exposition ?

Nous venons tout juste de terminer la phase de scénarisation, alors il y a encore des étapes à franchir. Précédemment, l’exposition permanente avait impliqué énormément d’artistes, d’artisanes et d’artisans de Mashteuiatsh, et c’est ce que nous souhaitons pour celle-ci aussi en élargissant la participation. Le Musée a conceptualisé un volet d’intégration d’œuvres d’art : dans chacune des sections de l’exposition se retrouvera une œuvre d’un ou une artiste. Aussi, au centre de l’exposition, il y aura un espace dans lequel une œuvre différente sera présentée selon les saisons et la programmation annuelle.

Quels seront les médiums présentés et quelle est la place de la dimension orale et des récits ?

Je dirais que c’est un équilibre d’une pluralité de médiums. Les propositions des artistes vont de l’œuvre perlée et la peinture, à l’installation vidéo et sonore. L’oralité a effectivement une part importante, et nous allons la mettre en valeur de différentes façons : par exemple, il y aura des contes parlés en nehlueun, qui est la langue des ilnus. Nous accordons aussi une place importante à la dimension visuelle qui favorise la création d’un environnement immersif, notamment nous voulons faire des liens avec le territoire des ilnus, qui est central pour la communauté. Finalement, il y aura des dispositifs permanents pédagogiques et interactifs dans l’exposition, qui seront destinés à la transmission des histoires et des savoirs des Pekuakamiulnuatsh.

La nouvelle exposition permanente au Musée amérindien de Mashteuiatsh ouvrira ses portes au public à l’hiver 2020.