Nous le savons, la culture/la nature, le soi/l’autre, l’âme/la chair, l’homme/la femme, le virtuel/le naturel, l’humain/l’animal, l’individu/la patrie, Dieu/l’humain, etc., sont des binarismes occidentaux tantôt décriés, tantôt largement déconstruits, mais dont les résurgences sont encore bien manifestes1. En revanche, si l’un des postulats de ces dualités venait à s’hybrider à son « contraire », il serait inéluctablement monstrueux – improbable pour la conscience. Certes, monstrueux, mais comme l’écrit Donna Haraway : « dans nos circonstances politiques actuelles, nous pourrions difficilement espérer des mythes plus puissants pour la résistance et le recoupage».

Partant de là, je vais m’attarder à la volonté qui figure en filigrane des devenirs hybridés que Marie-Ève Levasseur rend manifestes par ses œuvres, principalement dans le cadre de l’exposition L’incalculable corps-glitch : un assemblage provisoire, à la Galerie d’art Antoine-Sirois. L’exposition rend compte d’une articulation de la théorie et de la pratique probante entre la science-fiction féministe et le devenir-humain/machine.

DE L’INCALCULABLE

Du latin in-calculare, l’incalculable est le concept clé de l’exposition. Il renvoie au calcul effectué jusqu’au début de la Renaissance avec des cailloux, que l’on utilisait pour calculer en chiffres romains à l’aide d’un abaque, une table de comptes fort complexe. En des situations de calculs ardus, l’on faisait même affaire à des professionnels dans ce domaine. Maintenant, il y a l’intelligence artificielle et plus largement le capitalisme algorithmique qui rendent ce renvoi à ces cailloux bien désuet.

Le calculable dans l’exposition de Levasseur est plus largement manifeste dans l’œuvre swiping compressed filtered love (et enfin, permettre l’incontrôlable) (2019). Là, une voix nous explique un problème mathématique : « Pour ce rêve de compatibilité calculée ou prétendue calculable, je me comprime, me simplifie, me réduis en image fixe, en texte court, sans perte. » Cette voix ajoute une réflexion : « [c]’est quoi ton unité de mesure pour savoir ce qui compte vraiment pour moi ? ». Par cette vidéo, une réflexion sur les applications de rencontres et, par extension, sur toutes filiations amoureuses, nous est proposée, le tout mettant en relief l’obscure tentative comptable de la sérendipité, de l’amour – « You should never stop finding your dream partner (Vous ne devriez jamais arrêter de chercher votre partenaire de rêve). » S’ensuit un segment vidéo aux images suggestives, entre le mouvement du swipe left/right et de la masturbation, qui, comme par proximité machinique, reconduit les mots de Boccioni : « l’Homme tend vers la machine […] la machine tend vers l’Homme3 ».

Au terme de cette vidéo, une application qui produit phéromones et autres odeurs nous est proposée, suivant ce phrasé aux allures d’un click-bait, « how to hack empathy and desire (comment pirater l’empathie et le désir) ». Cette application sans fil permet ainsi d’injecter de l’incalculable au sein du tout-calculé-de-nos-vies et, par la suite, de « devenir-éponge », de devenir « une communication moléculaire ». Concourant à un devenir-humain/machine, l’application spéculative de Levasseur permet d’adresser « les concepts de vitesse de circulation de l’information et de puissance de calcul4 » comme pour nous révoquer du calculable.

Marie-Ève Levasseur, L’incalculable corps-glitch, un assemblage provisoire (2022). Installation, vidéo, réalité augmentée. Photo : François Lafrance
Marie-Ève Levasseur, L’incalculable corps-glitch, un assemblage provisoire (2022). Installation, vidéo, réalité augmentée. Photo : François Lafrance
Marie-Ève Levasseur, L’incalculable corps-glitch, un assemblage provisoire (2022). Photo : François Lafrance

DEVENIR-#FC0FC0-TEXTURE-MANQUANTE

L’idée d’une nouvelle subjectivité alliant l’humain à la machine est le fil rouge de toute l’exposition. Tantôt au sein de la série vidéo unboxing another otherness (2021-2022), tantôt dans l’intervention en réalité augmentée calling upon the digital touch (2020), l’on propose un devenir nouveau pour pallier les aléas de la vie. Toujours un peu pince-sans-rire, ironique et souvent d’une esthétique DIY (fais-le toi-même, ou do it yourself), ce côté rigolo et fait main rend le sujet sympathique et en porte-à-faux avec l’esthétique des gadgets technos que l’on ne connaît que trop.

Le code hexadécimal pour le rose éclatant est #FC0FC0. Ce rose est utilisé dans différents logiciels pour aviser d’une erreur de lien entre une forme 3D et sa texture, une texture manquante. Dans An Inverted System to Feel (your shared agenda) (2016), l’on propose l’idée que la peau devienne un écran qui, par un système de codage, permettrait la communication chromatique. La peau prendrait la couleur des sentiments. Au sein du corps-glitch (multitudes) (2021-2022), nous sommes plongés dans un environnement de réalité virtuelle qui procède un peu de la même manière que la communication chromatique. Notre avatar, dans cet espace, change selon le paysage dans lequel nous sommes. Dans un recoin de cet espace virtuel, l’on peut constater que notre reflet est rendu d’un rose éclatant. Une parabole est ainsi présentée – devenir corps-glitch.

En guise d’ouverture, je vous confie cette brillante définition du glitch par Legacy Russell, tirée du livre Glitch Feminism, qui saura, je l’espère, éclairer toute l’œuvre de Levasseur : « le glitch est un mode de non-performance : l’échec de la performance, un refus catégorique, un non ! à part entière5 ». 

1 À ce sujet, voir Eve Kosofsky Sedgwick, Épistémologie du placard (Éd. Amsterdam, 2008) et Donna Haraway, « A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century », dans Simians, Cyborgs and Women: The Reinvention of Nature (New York : Routledge, 1991), p. 149-181.

2 Donna Haraway, op. cit., p. 154. Traduction libre de la citation originale en anglais : « in our present political circumstances, we could hardly hope for more potent myths for resistance and recoupling ».

3 Bertrand Tondu, Le Manifeste Cyborg à la lumière du Futurisme italien, en ligne (2019), Hal-02066069.

4 Ibid., p. 4.

5 Legacy Russell, Glitch feminism: A manifesto (Verso, 2020, p. 29). Traduction libre de la citation originale en anglais : « glitch as a mode of nonperformance: the “failure to perform,” an outright refusal, a “nope” in its own right ».


(Exposition)

L’INCALCULABLE CORPS-GLITCH : UN ASSEMBLAGE PROVISOIRE
MARIE-ÈVE LEVASSEUR
GALERIE D’ART ANTOINE-SIROIS, SHERBROOKE
DU 1er SEPTEMBRE AU 15 OCTOBRE 2022