L’exposition Tourbières présentée au CIRCA art actuel introduit le nouveau travail d’Isabelle Demers qui allie entre autres céramique, dessin et verdure. Librement inspirées par la nature sauvage et ses arabesques, les pièces colorées prennent source dans l’univers des contes fantaisistes, celui des cabinets de curiosités de l’époque victorienne, tout en frôlant les ornementations de l’Art nouveau. Des éléments de divers écosystèmes tropicaux, boréaux, volcaniques et aquatiques y sont habilement confondus dans une vaste installation-écosystème, foisonnant dans toute la salle.

L’ambiance qui y règne est empreinte d’une impression d’humidité de serre, d’étrangeté idyllique, d’onirisme symbolique, voire d’une aura extraterrestre. Transposée en textures, couleurs et atmosphères, la référence Mother Earth’s Plantasia (Mort Garson, 1976), musique électronique destinée aux plantes d’intérieur, pose les bases d’un délire phosphorescent, iridescent et exubérant, où des espèces végétales réinventées prolifèrent en céramique, sur tuiles ou sur papier. 

La composition terre-feu-eau, nécessaire à la fabrication de la céramique ou encore à l’existence des plantes, joue le rôle de liant entre les différents éléments de l’installation, de l’organique au minéral. L’approche de la céramique de Demers trouve écho chez la technique des azulejos du Portugal, qui consiste en un ensemble de carreaux de faïence décorés. Des dessins de scènes d’un exotisme fantastique, tout en camouflage, se déploient sur des dizaines de tuiles disposées en murales. 

Parmi les créatures représentées, un félin, des oiseaux, des insectes et des amphibiens s’ajoutent à la scène immersive, tandis qu’une source d’eau coule et que de véritables plantes y croissent au fil des semaines en amenant mouvance et vie à l’immuabilité des formes figées dans la céramique. D’un calme aussi apaisant qu’inquiétant, l’installation imite pourtant un terrain hostile et incarne une zone mutante, dont le visiteur patient pourra apprivoiser les détails de rares spécimens qui s’offrent à son observation.

La science moderne et ses méthodes d’exploration empirique, de collecte de données et d’analyse, apportent un vent de réalisme aux interprétations de la nature vierge résolument libres de l’artiste. Alors que la découverte récente d’un nouveau fossile exceptionnel d’Elpistostege permet de lever le voile sur l’origine des tétrapodes, l’installation Tourbières soulève un questionnement en présentant des espèces hydrides : poissons à pattes ou quadrupèdes à nageoires? Les quelques indices dissimulés laissent penser qu’Isabelle Demers ne nous emmène peut-être pas ailleurs, mais quelques millions d’années plus tôt dans l’évolution.