Looking North

La vue qu’encadre la fenêtre de la cuisine est grandiose : les eaux paisibles du fjord accueillent les fines cascades s’écoulant de la montagne qui borde le bras de mer.

Cette scène nordique est de plus en plus souvent traversée par un bateau de croisière dont la démesure est à l’image de l’affluence touristique en Islande des dernières années : quelque 2 000 passagères et passagers en descendent chaque jour, l’été, pour expressément visiter Seyðisfjörður, un petit village portuaire de l’Est isolé où habitent moins de 700 personnes. C’est dans une ancienne usine de transformation du poisson tout près de là que demeure, depuis 2015, Jessica Auer.

Avec son plus récent livre photo Looking North, la photographe originaire de Montréal explore la complexité du tourisme de masse et de ses conséquences sur le paysage écologique, économique et social de l’Islande. La présence croissante de touristes et d’amatrices et amateurs de plein air en quête de volcans en éruption, de plages de sable noir et de sources thermales révèle l’hospitalité de la communauté locale, mais crée aussi des tensions au sein de celle-ci, les ressources limitées et fragiles de cet environnement insulaire étant mises sous pression.

Fidèle à son approche documentaire, Jessica Auer témoigne consciencieusement de cet écosystème dans lequel elle se trouve être à la fois étrangère, citoyenne et artiste. Elle parcourt et photographie le paysage et les personnes qu’elle y rencontre qui, tout comme elle, en font désormais partie. – Janick Burn


Hubert Gaudreau (2021). Les Autres Imaginaires,
Hubert Gaudreau (2021) Les Autres Imaginaires, Québec : par l’artiste, 103 p., ill. Photo : Hubert Gaudreau

Les Autres Imaginaires

Les Autres Imaginaires est le premier livre d’artiste d’Hubert Gaudreau, dont la pratique s’articule essentiellement autour de la photographie. Récipiendaire de la bourse Première Ovation, Gaudreau rassemble avec ce projet une soixantaine d’images – également mises en espace dans le contexte d’expositions (Galerie Criterium 2019, Musée du Bas-Saint-Laurent 2021) – au sein d’un livre soigneusement conçu en collaboration avec Maxime Rheault du bureau de design graphique Criterium.

Les photographies aux dispositions et aux formats variés cohabitent judicieusement avec les aplats de couleurs et les textes fragmentaires de Gentiane La France. Ces derniers ponctuent les pages comme des indices, des clés de lecture pour saisir l’énigmatique séquence d’images faisant appel à notre vécu et à notre imaginaire. En effet, ce vers quoi l’artiste oriente son objectif expose, de près ou de loin, des scènes d’une certaine familiarité, des scènes autour desquelles s’inventent les récits du quotidien – le sien, le nôtre, celui des autres imaginaires. On reconnaît le reflet des lumières nocturnes sur l’asphalte mouillé, le carton saisi de verglas dans la rue, le vol en formation des oiseaux migrateurs… Ce qui fait de ce livre un objet lumineux est non seulement la touchante attention de l’artiste envers l’ordinaire, mais aussi son besoin manifeste de rendre compte de la poésie qui, tant à l’échelle de l’intime que du collectif, en recèle. – Janick Burn


Les origines du monde
Laura Bossi (dir.) (2021). Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle. Paris : Musée d’Orsay et de l’Orangerie, 249 p., ill

Les origines du monde

L’exposition Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXsiècle organisée par le Musée d’Orsay, en partenariat avec le Musée des beaux-arts de Montréal, devait normalement avoir lieu sur notre territoire au printemps dernier. D’une manière ou d’une autre, pendant que nous nous débattions avec nos masques, l’événement nous a filé sous le nez. Son catalogue récemment publié permet néanmoins d’envisager sa teneur.

Descendant du singe

L’orientation choisie pour explorer le thème complexe de l’exposition apparaît dès le premier abord. En couverture, deux singes, œuvre de Gabriel von Max, nous interrogent du regard. Par cet indice, on peut deviner que l’« origine du monde » annoncée par le titre ne sera pas approchée d’un point de vue religieux ou encore mythologique, mais sous l’angle des sciences. Un accent particulier est mis sur les théories du naturaliste Charles Darwin et sur la blessure narcissique qui en a découlée : avec la parution de L’origine des espèces en 1859, l’homme perd pour de bon sa ressemblance avec Dieu. À ce titre, il convient de lire le chapitre « Pourquoi Darwin », qui s’inscrit au sein du livre, avec raison, avant même l’introduction. Celui-ci, véritable clef de voûte de l’ouvrage, s’occupe de remettre les pendules à l’heure au sujet du savant, faisant du coup la part des choses entre la légende et la réalité. Sans ce texte explicatif, le lecteur risque de passer à côté du sujet très porteur du catalogue.

L’invention de la nature

Le Musée d’Orsay, après une exposition sur le modèle noir réalisée pas plus tard qu’en 2019 en réponse aux grandes questions actuelles, choisit de réitérer le pari de présenter un sujet délicat. Comme le rappelle la commissaire Laura Bossi, historienne des sciences, jamais la nature n’aura été autant au cœur de nos préoccupations. Or, la vision que nous avons d’elle aujourd’hui est l’héritière du changement de regard qui s’opère au XIXsiècle, sous l’impulsion des sciences, et qui scelle la division entre nature et culture. Pour certains philosophes et scientifiques, il serait par conséquent nécessaire de repenser radicalement cette conception à la source de plusieurs des problèmes environnementaux actuels. C’est ce vers quoi tend le catalogue, tout en cherchant à rester en dehors des accusations. Pour ce faire, l’exposition s’intéresse au long XIXe siècle, c’est-à-dire à la période allant de la Révolution française à la Première Guerre mondiale.

L’ouvrage offre ainsi un excellent panorama historique sur un vaste éventail de sujets qui soulignent, chacun à sa manière, les rapports féconds unissant art et science. On pourra lui reprocher quelques jugements de nature militante par endroits – preuve qu’il est ardu de sortir de son propre paradigme historique –, mais il demeure malgré tout que Les origines du monde, dans son ensemble, nous tend un miroir. Un siècle après Darwin, avons-nous vraiment évolué au point de nous croire à l’abri de l’erreur ? Sommes-nous à ce point supérieurs par rapport au passé, à l’égard de ce qui nous entoure ? Le tout est d’essayer de ne pas sombrer dans l’illusion comme Narcisse, mais d’être franc envers soi-même. 
– Claudie Maynard