« Fabriquer un livre collectivement, est-ce une façon
de rester en mouvement ? »

La photographie et le livre ont le pouvoir d’immortaliser des moments qui ont été vivants. De cristalliser des mots et des images qui seraient autrement condamnés à disparaître.

C’est cet espace organique, entre apparition et disparition, que Céline Huyghebaert et Camille Lamy ont souhaité explorer dans la publication nous nous emmêlerons (paru en mai 2022), dont elles cosignent la direction. Née de la première résidence du Chantier de recherche sur les pratiques de l’imprimé et du photo­graphique de L’imprimerie, centre d’artistes, le livre réunit les créations des artistes Gwenaël Bélanger, Mathilde Forest, Mathieu Grenier, Céline Huyghebaert, Janie Julien-Fort, Camille Lamy, Stéphanie Nuckle, Eliza Olkinitskaya, Étienne Tremblay Tardif, ainsi que des artistes-commissaires Caroline Boileau et Stéphane Gilot.

Si la monographie en art contemporain n’a jamais été aussi formatée pour répondre au désir des institutions de consacrer des créateurs et leurs œuvres, nous nous emmêlerons lui fait un pied de nez rafraîchissant en se définissant comme une archive de travail collectif non achevée, anonyme et libre de toute structure. Une publication qui étudie la disparition et la faillibilité au cœur de la création.

DISSOUDRE L’ŒUVRE

Effacement, fragments, dissolution, fragilité, disparition, empreinte sont autant de mots qui ont émergé de la rencontre initiale, durant laquelle les neuf artistes ont tenté de cibler le thème commun sur lequel ils et elles souhaitaient se pencher – séparément et ensemble – pendant la résidence.

Les murs de la salle d’exposition étant alors en rénovation, le groupe s’est organisé un espace de rencontre et de travail autour d’une « table-territoire » où déposer les pliages, photographies, découpages, objets, textes et autres morceaux d’exploration des membres.

Dans la pièce, une dactylo avait été installée pour recueillir les réflexions des artistes, leurs amorces poétiques comme leurs listes de choses à produire : « des images imprimées à l’encre blanche / sur papier noir, / des pages translucides / qui bruissent sous les doigts / des fragments de cyanotypes, / images floutées et bleutées / une image bleue / pliée en quatre / d’un galet / poli par la mer. »

Ce n’est qu’à la toute fin de la résidence qu’a émergé l’idée de créer une publication, pour y déposer les expérimentations visuelles et textuelles nées durant cette période. Un matériel qui tombe généralement dans l’oubli. Ainsi, les images contenues dans ce recueil ne sont pas celles d’œuvres achevées des artistes, mais les traces de leurs recherches. Après tout, le processus créatif est parfois plus révélateur que son aboutissement.

FAIRE DISPARAÎTRE LE STATUT D’AUTEUR

En passant de la table de travail à la page, l’intention était de créer « un endroit où conserver nos gestes collectifs », dit Céline Huyghebaert. « On voulait voir comment les pratiques pouvaient se contaminer en se côtoyant et […] s’influencer », déclare Camille Lamy.

Cette mise en commun est palpable dans le livre. Rien n’y est signé ou crédité. Si, traditionnellement, l’autrice ou l’auteur prime, ici la publication devient un espace anonyme « où les images et les textes appartiennent au groupe et pas à chaque artiste », poursuit Huyghebaert. Ce refus de prendre son pouvoir d’auteur, ou plutôt ce désir affirmé de s’effacer dans le groupe, permet aux artistes d’apparaître autrement et de ressentir une véritable contribution au collectif.

BROUILLER LES CODES DU LIVRE

En concevant l’objet, Huyghebaert et Lamy ont eu envie de voir quels autres murs ou règles elles pouvaient faire tomber, à commencer par le traitement des images. Plutôt que des photographies traditionnelles, elles ont été imprimées en risographie, dans des dégradés de noirs et de bleus si texturés que certaines d’entre elles semblent se désagréger. Elles ont aussi fait une place aux pages blanches, qui donnent l’impression de trous dans une œuvre « incomplète ».

Les directrices de la publication ont apporté un soin particulier à la dissolution de la structure du livre en évitant un ordre clair des pages et une hiérarchie des textes. Quant à la reliure, elle relève davantage de l’archive que de la monographie classique. Ainsi, les feuilles sont réunies à l’aide d’un élastique qui offre la possibilité d’en revoir la séquence, voire de les remettre au mur ou sur la table de travail pour poursuivre l’expérimentation. Finalement, dans chacun des cent cinquante exemplaires se trouve un morceau d’œuvre intimiste, non signé et aléatoire – une impression en sérigraphie, au jet d’encre, argentique, en gravure ou en cyanotype selon l’artiste – qui évoque les thèmes de l’apparition et de la disparition.

Lorsqu’on le libère de ses conventions, le livre n’a plus besoin d’être définitif. Il peut accueillir des bouts d’expérimentations vulnérables, improvisés et non achevés. Il n’a plus besoin d’une autrice ou d’un auteur. Il peut devenir un agencement de créations individuelles non signées et contaminées les unes par les autres. Dans l’histoire, on a attendu du livre qu’il cristallise l’art, les œuvres et les artistes. Mais il peut aussi, dans les mots des membres de la résidence, « montrer des propositions fragiles, toujours en mouvement » et révéler de nouveaux possibles.