Il est de ces territoires naturels qui, par leur prestance, s’imposent dans nos imaginaires. Devenus relationnels par leur force d’évocation, ces territoires tissent des liens invisibles, mais bien réels, entre les montagnes que nous sommes. Qu’ils soient paysagers ou humains, ces espaces poétiques se révèlent dans la conversation parfois silencieuse et le temps entretenu avec eux, pour qu’en apparaissent toutes les subtilités.

Vous pourriez croiser Anne-Marie Proulx sur le bord de la rivière Saint-Charles en chemin vers le centre d’artistes VU, qu’elle codirige, au détour d’un sentier en Gaspésie à contempler les ombres changeantes de la forêt, ou encore à Marseille en train de chasser le mistral : peu importe où elle se trouve, son regard scrute les paysages. Artiste photographe et auteure, ses projets se déclinent en mots et en images, racontant notre relation avec le langage et le territoire.

Utshinanish (2019)
Photographie argentique et collage numérique, tirage UV sur canevas
De la série Terres éloquentes (2019)
Courtoisie de l’artiste

Qu’il s’agisse de Collections d’individus (2009), résultat de recherches exhaustives menées dans les boîtes d’archives du Centre des arts actuels Skol, ou Lettres à Monique (2009-2010), des cartes mystérieuses envoyées à des femmes portant le même nom, on remarque que les débuts de sa pratique artistique ont des airs de services secrets. À la limite de la réalité et de la fiction, ses premières interventions révèlent la nécessité de tisser des liens, même imaginaires, entre individus pour construire une communauté. Cette même idée se retrouve dans la collection minéralogique composant sa série Archipel (2011-2016), dont les photographies mettent en lumière l’unicité de chaque roche tout comme son indissociabilité de la collection. Au-delà de leur méthodologie soignée et de leur approche quasi scientifique, les œuvres de Proulx non seulement ouvrent la voie à des récits de l’imagination, mais changent aussi la perception que l’on pourrait avoir d’une réalité, devenue banale par manque d’émerveillement.

Un premier voyage en Côte-Nord en 2014, pour la réalisation du corpus Bassins versants (2014-2016), marque un nouveau chapitre dans sa pratique artistique. Jusque-là, Proulx documentait le paysage à une certaine distance, à l’instar des images qu’elle a consultées dans des archives portant sur l’industrialisation et la transformation du territoire, qui font partie de ses sujets de recherche depuis plusieurs années. Dans ces photos historiques en noir et blanc, il y a beaucoup de plans d’ensemble et de vues aériennes : la nature est présentée de loin, destinée à être explorée, si ce n’est exploitée. Avec cette série, la photographe pose un regard plus intime sur le territoire : elle l’examine scrupuleusement, porte attention à tous ses petits et menus détails, aux traces laissées par les êtres qui l’habitent, les forces qui le façonnent, les changements qui s’y opèrent. Il n’est pas ici question des changements liés à l’exploitation industrielle et à la destruction du paysage, mais plutôt de sa transformation par la poésie et l’imaginaire. S’amorce ainsi une conversation avec le territoire qui lui a permis de mettre en œuvre des collaborations avec ceux et celles qui l’habitent.

Ancrée dans la confiance mutuelle et la collaboration, la conversation permet de révéler des images, un langage poétique et un fil narratif, qui lient sa pratique artistique.

Pour l’artiste, la conversation est plus qu’un seul échange de propos : il s’agit d’un processus relationnel horizontal qui se construit dans le temps, avec des paysages comme avec des personnes. Ancrée dans la confiance mutuelle et la collaboration, la conversation permet de révéler des images, un langage poétique et un fil narratif, qui lient sa pratique artistique. La conversation est donc bien plus qu’une façon d’entrer en relation avec les autres : c’est une méthode de travail permettant de façonner des images qui rendent justice aux points de vue différents sur le territoire.

Avec Voix du Nitassinan (2015), un dictionnaire innu-français devient une topographie de mots et d’images qui rend compte de la relation intime qu’entretient le peuple innu avec le territoire. Pour découvrir le paysage réel, elle rencontre la communauté innue de Pakuashipi en Basse-Côte-Nord. Naît alors une amitié profonde qui les lie depuis et qui enrichit la matière même de ses œuvres. L’œuvre sonore Mamit aimun (Voix de l’est) (2017), qui fait partie du projet en cours Conversations avec l’Est (2016), laisse entendre un entretien avec Mathias Mark à propos de la chasse aux caribous, des traditions de sa communauté de Pakuashipi et du rôle des aînés dans la transmission de la culture innue. Depuis 2014, le fil de leur conversation ne s’est jamais rompu, continuant à chaque séjour sur le territoire et à chaque projet, de Pakuashipi à Québec. Comme cela a été le cas avec d’autres personnes de Pakuashipi, l’amitié a donné naissance à des collaborations qui nourrissent ses projets, enrichissent ses réflexions et affinent son regard.

Dans l’exposition Les falaises se rapprochent (2017-2018, Galerie des arts visuels de l’Université Laval), une photographie en noir et blanc présente l’ombre d’une falaise sur une autre, de l’autre côté de la rivière, soulignant les contrastes qui sculptent ce paysage paisible. L’ombre projetée rend visible la montagne située à l’extérieur du cadre, tandis que la lumière révèle une forme singulière qui se dessine sur le paysage riverain : une bouche, invitant à une conversation avec la nature et avec nos souvenirs de paysages tranquilles. Même silencieuses, les images ont une voix qui mérite qu’on y prête l’oreille. 

Voix du Nitassinan (2016)
Dictionnaire innu-français avec jaquette photographique, roche de fer
De la série Bassins versants (2014-2016)
Courtoisie de l’artiste