Des objets alignés, classés, exposés avec soin. Devant, leur propriétaire-collectionneur pose, le temps d’un portrait. Ces images, tirées de la série photographique Les Antres, donnent le ton du travail d’Ève Cadieux. Bien que cette série soit l’une des rares manifestations du genre du portrait dans la carrière de l’artiste, elle demeure caractéristique de son intérêt pour les objets et leur conservation. En mettant d’abord en lumière la figure du collectionneur, la série évoque aussi les gestes inhérents au collectionnement : chercher, sélectionner, grouper, organiser, conserver, présenter. Lors d’un entretien téléphonique, Ève Cadieux lance en riant qu’elle aurait certainement pu devenir elle aussi collectionneuse, tant les objets la fascinent depuis toute petite. De manière similaire à ces individus qui préservent des raretés, Cadieux exploite le médium photographique pour son potentiel à capter l’instant, à garder en mémoire ce qui est appelé à disparaître. Ses œuvres présentent aujourd’hui des objets souvent communs, d’autant plus qu’elle s’intéresse à la petite comme à la grande histoire.

M.B. [Québec] – de la série Les Antres (2009). Impression jet d’encre sur Photo Rag, 71 x 115 cm. Crédit : Ève Cadieux

Sur l’ensemble de ses vingt années de pratique, on constate que l’objet – le plus souvent trivial – y est fréquemment présenté comme porteur de mémoire. Déjà en 1998, à l’occasion de la série des restes, elle s’intéressait à des objets que des membres de son entourage avaient précieusement gardés malgré leur désuétude. Les images, réalisées en studio et solarisées1 en chambre noire, montrent les objets systématiquement suspendus à l’aide d’épingles entomologiques. Cette séquence de manipulations n’est pas sans conséquence : l’artiste opère une mise à distance du sujet, et lui octroie une aura distinctive. Les choses banales s’en trouvent magnifiées, élevées au rang de rares et précieux artefacts. Avec sa série des restes II (2015-), Cadieux retourne aux prémisses qui guidaient son travail quinze ans plus tôt. Cette fois, elle photographie des objets dans le logis de leur propriétaire, conférant un caractère hautement intimiste à ces natures mortes. Dans cette atmosphère propice aux échanges, les gens confient à la photographe l’histoire qui les lie à l’objet choisi. Elle traite ainsi non seulement de la valeur mnémonique des objets, mais aussi de l’attachement personnel que ces personnes leur portent.

(PETITS) VESTIGES ANNONCÉS (détail) (2015-2016). 265 impressions jet d’encre sur papier glacé, montées sur composite polymère, épingles entomologiques, formats variés. Crédit : Ève Cadieux

Depuis 2012, les images d’objets de collection et d’objets-souvenirs d’Ève Cadieux cèdent souvent leur place à des séries marquées par l’abondance d’articles obsolètes. Photographies de marchés aux puces et images d’objets trouvés sur des sites de vente en ligne nous rappellent l’importante masse de curiosités soumise au ballet transactionnel des vendeurs-acheteurs. Contrairement au rapport d’intimité et d’exceptionnalisme qui se dégage des séries précédentes, les images saisies dans des marchés aux puces présentent des ensembles anonymes. La posture de la photographe est de surcroît non interventionniste : les étalages sont captés tels quels, sans en déplacer une pièce.

Les choses banales s’en trouvent magnifiées, élevées au rang de rares et précieux artefacts.

L’exposition (PETITS) VESTIGES ANNONCÉS présentée à VU à Québec en 2015 et à Action Art Actuel à Saint-Jean-sur-Richelieu l’année suivante participait de cette même intention alors que l’artiste y épinglait des centaines de clichés provenant de sites de vente en ligne. On y trouvait des images de jouets d’une autre époque, d’horloges, de téléphones à cadran et d’accessoires de chambre noire, toutes regroupées dans un accrochage ordonné, mais serré, sur les murs de la galerie. Les images choisies par Cadieux sont autant de témoins de nos dernières décennies de développement technologique, de surconsommation matérielle et d’obsolescence accélérée. À ces objets désuets et dématérialisés pour les besoins de leur promotion numérique, la photographe redonne un peu de leur matérialité par l’impression et l’accrochage des images. Impossible de faire abstraction du poids que représente l’existence de toutes ces choses.

Ève Cadieux arpente régulièrement les sites de vente en ligne à la recherche d’images, tels les collectionneurs qui se rendent aux puces chaque dimanche. Si l’objet en tant que tel l’intéresse, l’image des articles en vente la captive tout autant. Les mises en scène extravagantes fabriquées par les photographes amateurs, incluant draperies et dentelles, et les cadrages maladroits de ces images diffusées sur Internet ont de quoi susciter l’intérêt de l’artiste. Celle-ci se félicite d’ailleurs d’avoir parfois rapidement recueilli ces fichiers numériques. Il faut bien admettre que les petites annonces disparaissent souvent aussi rapidement qu’elles apparaissent sur le Web. Ainsi la photographe cherche, choisit, conserve, classe et expose son grand catalogue d’images d’objets. Ève Cadieux serait peut-être bien, tout compte fait, une collectionneuse aussi.

(1) La solarisation est un procédé photographique qui provoque une inversion partielle ou totale des densités d’une image par l’exposition à la lumière de l’émulsion photosensible au cours de son développement en chambre noire.